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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 05:56

Luc Reinette, président du Comité international des peuples noirs, est à Paris pour donner de la résonnance à son interpellation du président de la République à la veille de sa venue en Guadeloupe. Il a ainsi rencontré Edwy Plenel de Médiapart, Béatrice Gurrey du Monde, une équipe de France Ô et a été reçu par Jean-Jacques Seymour sur Tropiques FM. Interview.

"Ce Memorial est un outil de déconstruction du système de pensée coloniale"

Le CIPN est à l'origine du Memorial ACTe et pourtant, vous boycotterez son inauguration par le président Hollande, pourquoi ?

Nous ne voulons pas servir de caution à M. Hollande qui vient avec, nous le pensons, toujours la même façon d'aborder la question. A savoir que pour le président de la République, les réparations sont impossibles ou alors simplement mémorielles. Il y aura certainement une participation financière de l'Etat au Memorial ACTe... Mais en plus le président dit que l'esclavage est un crime odieux certes, mais que c'est un crime commis par les Français contre d'autres Français. Il estime que nous n'avons pas à demander justice à la France.

Vous lui avez adressé une interpellation. Quel est son objet ?

Nous lui exposons notre point de vue sur les réparations et lui posons cette question : Un violeur dont la victime met au monde un enfant devient-il un père respectable ? Bien sûr, nous n'avons pas de réponse. Mais ce qui est important pour nous, c'est de ne pas servir de caution à M. Hollande et de l'interpeller pour qu'il demande pardon, comme l'a fait le pape Jean-Paul II en 1992 au Sénégal au nom de l'Eglise et de l'humanité. Nous pensons que M. Hollande va refuser de demander pardon au nom du peuple français pour les crimes de déportation, d'esclavage et de colonisation. Nous lui demandons aussi de reconnaître l'existence du peuple guadeloupéen et non d'une population. Enfin, nous lui demandons de reconnaître notre droit à réparation en insistant sur le fait que les réparations sont consubstantielles de la colonisation.

Et vous vous adressez aussi au président de Région...

Jusqu'alors, M. Lurel s'était aligné sur les positions de M. Hollande, mais il a évolué puisqu'il a déclaré qu'il n'était pas opposé à des réparations dès lors qu'elles seraient collectives et non individuelles. Il a même saisi le Comité économique et social pour aborder cette question. Les choses évoluent dans un contexte général satisfaisant puisque désormais la quasi totalité des pays du CARICOM ont pris fait et cause pour les réparations et ont même dit que désormais les réparations sont un paramètre qu'ils pensent inscrire dans leur projet de développement économique et social.

Le président a parlé pour les "vieilles colonies" de décolonisation dans la République...

C'est très jacobin. Qu'ils soient de droite ou de gauche, les dirigeants français veulent faire de nous leurs parents et que nous oubliions le passé. Quelque part, il répond positivement à ceux qui disent que nous sommes des Français descendants d'esclaves. C'est une notion qui me heurte profondément parce que ça voudrait dire que nous prendrions l'identité du bourreau de l'époque. M. Lurel est encore dans cette façon de penser qu'il a prise auprès des tenants de cette thèse (le CM98 de Serge Romana, NDLR). Alors si M. Lurel devient favorable aux réparations, il est obligé de se poser la question de son positionnement en termes identitaires. Nous, nous disons que nous ne sommes pas des Français et encore moins des Français descendants d'esclaves, nous sommes des Guadeloupéens colonisés descendants d'hommes et de femmes réduits en esclavage et la décolonisation est notre objectif. Voilà ce qui nous sépare.

Vous étiez pourtant d'accord en 2008 lors de la pose de la première pierre de Memorial ACTe ?

Il y a des moments dans la vie où des hommes habitant le même pays doivent pouvoir se rencontrer pour bâtir ensemble quelque chose qui va les dépasser demain. M. Lurel passera, moi aussi, lais le Memorial restera comme un hommage qu'on aura rendu à nos ancêtres, ceux qui ont été déportés et réduits en esclavage, mais aussi à ceux qui, les armes à la main, ont résisté au rétablissement de l'esclavage en 1802.

Vous n'êtes donc pas contre le Memorial ?

Nous le contestons d'autant moins que c'est le CIPN qui en est à l'origine en 1998. Nous avons transmis le projet en 2008 à la Région. C'est le Memorial des Guadeloupéens et au-delà des Caribéens parce que dès l'origine nous avons voulu que ce Memorial ait une dimension internationale. Son intitulé initial était Mémorial caribéen de la traite et de la l'esclavage et c'est devenu le Memorial ACTe ! Ce Memorial est très important et nous demandons aux Guadeloupéens de se l'approprier. Il est le symbole du génie guadeloupéen avec l'architecte Pascal Berthelot, avec une entreprise guadeloupéenne. Ils ont pensé ce Memorial comme une oeuvre fondamentale. Et c'est la fierté de 300 ouvriers guadeloupéens qui ne construisent pas un bâtiment quelconque, mais le Memorial ACTe ! Demain, on parlera de la Guadeloupe à travers le Memorial comme on parle de la France à travers la tour Eiffel, des Etats-Unis à travers la statue de la Liberté ou encore de l'Australie à travers l'opéra de Sydney. Voilà l'objectif !

On critique aussi beaucoup son coût...

Ceux qui critiquent son coût sont à côté de la plaque ! Même s'il coûte 83 millions, il faut le comparer au MUCEM à Marseille qui a coûté 350 millions pour un coût au départ de 83 millions, au musée des convergences de Lyon qui a été chiffré à 55 millions pour finir à 260 millions. Et ce Memorial va être un moteur de développement. Il va drainer en Guadeloupe des centaines de milliers de personnes sur les décennies qui viennent. Il va générer des ressources pour tous les secteurs d'activité, hôtellerie, gîtes, restauration, transports, artisanat... Dans un pays en panne économique, ce Memorial est un multiplicateur d'investissements. La ville de Pointe-à-Pitre s'en trouve déjà transformée. Ce Memorial est un outil qui servira à la déconstruction du système de pensée coloniale pour que nous puissions enfin nous construire en tant que peuple et en tant que pays.

Comment ouvrir le chapitre des réparations ?

M. Hollande a peur d'ouvrir ce chapitre car les réparations ne vont pas s'arrêter à la Guadeloupe et la Martinique, ça va concerner l'Afrique aussi. On vient de commémorer le centenaire du génocide arménien et l'Allemagne vient de reconnaître une coresponsabilité et annonce qu'elle est prête à envisager la question des réparations. L'Allemagne a déjà réparé au niveau de nos amis juifs. Il est temps que M. Hollande fasse un pas qualitatif. Il doit mettre en place un plan de développement économique et social. Les réparations doivent parler dans un premier temps de décolonisation et d'accession de la Guadeloupe à sa souveraineté, elles doivent aussi donner les moyens de faire exister le présent par rapport aux ressources et transferts publics, mais nous donner les moyens de mettre en place notre projet économique.

Concrètement, c'est quoi réparer ?

Le Comité international des peuples noirs a une ambition pour le monde noir et c'est ce monde qui est le plus en retard de développement. Il faut des sommes importantes sur la longue durée, des sommes issues des pays qui se sont développés sur la base du trafic d'êtres humains et du commerce triangulaire. Ces sommes abonderaient un fonds international visant à financer des plans pluriannuels de développement aussi bien pour l'Afrique noire que pour la Caraïbe.

Mais jamais les possédants ne donneront bénévolement quoi que ce soit...

Il faut que ce soit une décision de justice, c'est pour quoi nous nous battons pour que les réparations deviennent réalité. C'est un combat de toute une vie, mais il ne peut en être autrement.

Propos recueillis par FXG, à Paris

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