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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 06:13
Joby Barnabé dans "Le temps d'Aimé" à Paris le 29 octobre dernier

Joby Barnabé dans "Le temps d'Aimé" à Paris le 29 octobre dernier

Après deux prestations scéniques à Paris fin octobre autour de la journée internationale des créoles avec un spectacle, "le temps d'Aimé", Joby Barnabé est le sujet d'un documentaire que diffuse Martinique 1ère le 15 novembre. Il sera aussi le 11 novembre aux Trois-Îlets, au Sax. Entretien avec un magicien de la langue. (photos Willy Vainqueur)

"Le créole est un des vecteurs de l'identité, mais pas l'identité"

Quelle est la part du créole dans votre création ?

Ma création et mon éducation scénique ont commencé par la redécouverte du créole qu'il y avait en moi, que j'ai connu dans mon enfance, mais surtout par le développement de la poétique qui est inscrite dans le créole. J'ai commencé à créer des textes créole il y a plus de trente ans, et cela m'a ramené à la poétique française. Le créole a été pour moi l'occasion d'approfondir le rapport entre la langue, l'identité et la parole et, en même temps, j'ai contribué à donner au créole ses lettres de noblesse parce que la poétique créole n'était pas encore appréciée à sa juste valeur...

Elle était même dénigrée...

On n'en était pas encore à la poésie mais à la simple présence du créole dans l'univers culturel et scolaire. Dans les années 1960-1970, le créole était complètement interdit à l'école... Dans certaines familles, on ne parlait pas créole. Dans la mienne, on parlait créole, mais pas moi, sauf avec mes camarades. Petit à petit, je suis revenu à cette langue que j'ai portée en moi et que j'ai défrichée, inventoriée pour me lancer dans l'univers poétique du créole...

Le créole, comme poétique de la relation ?

Oui, bien sûr ! Parce que, évidemment, quand on dit créole, on pense identité, mais j'aime bien insister sur le fait que le créole est bien un des vecteurs de l'identité, mais le créole n'est pas l'identité. L'identité prend son essor dans la parole, c'est-à-dire, notre parole face à nous-même et face au monde, notre désir de grandir dans le monde et d'apporter notre contribution à la marche du monde. C'est cela qui détermine une véritable identité en marche, progressiste et émancipatrice, alors qu'il peut y avoir une approche folklorique du créole et limitée à ce niveau-là. Cette identité se retrouve aussi dans la dimension de créolisation dont parle justement Glissant et qui s'articule dans la poétique de la relation. Une relation poétique aux autres, au monde... C'est une vision transversale de la relation entre les différents peuples et les différentes cultures.

Quand vous composez en français ou en créole, qu'est-ce qui dirige le choix de la langue ?

Souvent l'impulsion vient d'un mot ou d'un thème, même si je n'aime pas trop parler de thème ou de message... J'écris des poèmes en français que je ne pense pas dire sur scène... Le créole me renvoie à l'oralisation. C'est une langue qu'on a qualifiée de "négro-latine" parce que la majeure partie de son vocabulaire vient du français, mais en même temps, il y a cette syntaxe, cette grammaire à consonance africaine... Cette langue a des sonorités proches de l'espagnol, du portugais ou de l'italien et puis une richesse sémantique avec ses mots, leur arrière-pays, leur symbolique...

Et la richesse métaphorique ?

C'est une des dimensions majeures de la langue créole que l'on trouve dans tout l'univers des proverbes et pas seulement... J'ai eu l'occasion de faire des traductions de la Bible et j'aime à dire comment cela a été passionnant parce que la Bible est essentiellement métaphorique et se prête très bien à une traduction en créole. La métaphore est un des éléments de la densité de la langue créole, mais il n'y a pas que cela ! Une poésie ne pourrait se baser que sur la métaphore.

Il y a aussi la chanson du créole, comment cette langue sonne...

La langue créole, comme toute langue, a un chant qui se rapproche plus des langues espagnole ou italienne que de la française. Il s'agit de chanter la langue, mais aussi de faire valoir toute sa dimension onirique et symbolique. Il peut donc y avoir un vrai travail poétique sur le créole sans pour autant croire que quand on a ligné deux mots de créole, on a fait une poésie ! Il en va de même en français, il faut vraiment aller chercher la langue dans toutes ses dimensions. Quand j'écris le texte sur l'esprit corps, c'est que je pars d'une parole proverbiale que j'enrichis : "tout ko sé ko, lespwi ko ké met' ko"... Il y a des "k", des "o" et, à partir de cette séquence va se développer une parole. A contrario, j'ai écrit une parole intitulée "l'allée de l'arbre" qui évoque le jardin de ma grand-mère qu'on a rasé pour faire passer une route qui dessert un grand hôtel. Et là, la chose m'est venue en français. J'écris aussi des paroles créoles que je transpose en langue poétique française...

Si l'on devait parler de la musicalité du créole, le blues vous conviendrait-il ?

J'habite cette langue selon ses grandes formes. En Martinique, on m'a surnommé le précurseur du slam et la dimension blues me plaît beaucoup parce que la culture Bélè qui porte le créole, porte aussi le blues que l'on retrouve chez Eugène Mona. Dans mon dernier CD, je propose un blues avec harmonica, "Hélas". C'est un blues créole. Il n'y a pas une seule forme, mais le créole se prête très bien au blues avec cette manière de non soumission à la vie et cette manière de joie malgré la souffrance et l'adversité. Mais je travaille aussi sur différents rythmes et j'aime aussi les textes mélodiques, sans musique, où c'est essentiellement la pertinence vocale et l'émotion qui jouent, la manière d'oraliser le texte.

Au-delà des mots, vous êtes multi-facettes, vous dessinez, vous créez des objets...

Il faut savoir danser, dessiner sa vie. Et la vie devient un matériau... Quand je travaille avec les mots, ils sont un matériau auquel je donne une vie propre dans un contexte propre. Il en va de même des matières que je travaille comme la noix de coco, l'os, le bambou ou le cuir... Et chaque matière a sa densité propre, sa réalité. A partir de cette réalité, il faut amener la création qui est une quête d'esthétique, de profondeur et d'émotion. L'un m'amène à l'autre et c'est toujours une démarche créative, respectueuse de la matière comme des mots et en même temps toujours festive car il y a une jubilation avec ce type d'approche.

Martinique 1ère vous consacre un documentaire le 15 novembre, "Joby Barnabé le diseur de mots", de Christian Arty, qui a été présenté à Paris lors de vos prestations parisiennes...

On a travaillé pendant trois mois pour réaliser ce documentaire qui un témoignage de parcours de vie, une quête, la mienne, avec les sources et les éléments fondateurs comme ma famille, mon père qui a 104 ans et qui est encore là, mon départ en 1965 en France, mai 68, mes études à Montpellier et à Nanterre et mon voyage en autostop pendant deux ans en Afrique... Tout cela contribue à faire émerger cette dimension de la poétique de la relation, cette envie de dire une aspiration profonde.

Ce film consacre votre travail au service du créole. Avez-vous conscience d'appartenir au panthéon de ceux qui ont donné ses lettres de noblesse à cette langue ?

Il s'est agi de sortir la créolité d'une vision étroite, folklorique, voire exotique. La créolité ne se limite pas au créole, elle va bien au-delà, c'est pour ça que je dis qu'il ne faut pas confondre la langue et la parole. La langue est un vecteur un espace d'expression, mais la parle nous permet de nous définir, de nous nommer face au monde. Quel est notre désir, notre soif, notre aspiration... Quand Edouard Glissant, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant ont parlé de créolité, on sortait de l'étroitesse de la langue pour entrer dans un processus et une réalité plus complexe, on sortait de la vision de la négritude où les racines allaient chercher quelque chose de fondamental dans le sol rouge d'Afrique pour chercher des racines horizontales, des rhizomes pour nous projeter dans le monde actuel et dans l'avenir. Et la créolité a donné le mot créolisation avec son aspect dynamique qui fait que l'on peut y adjoindre la poétique de la relation. La créolisation, c'est ce mouvement vers l'autre, mais aussi un monde meilleur, c'est le brassage qui en est le terreau... Que ce soient les prestations artistiques sur scène, que ce soit tout ce qui se passe autour du créole, de notre réalité culturelle, notre quête d'identité, tout cela participe de la créolisation. C'est pourquoi il faut des artistes, des chercheurs,  des intellectuels qui permettent de situer la créolisation dans quelque chose de plus large et plus profond que le simple fait de parler créole et de croire qu'on est Martiniquais ou Guadeloupéen parce qu'on parle créole.

Propos recueillis par FXG, à Paris

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