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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 07:00
Erik Pedurand aux sources d'Eugène Mona

Erik Pédurand donnait un concert à Paris le 19 novembre dernier, l'occasion de présenter son dernier opus, "Tribute to Mona". Il sera au casino de la Batelière le 26 décembre, puis le 10 février à l'Artchipel à Basse-Terre.

Erik vit depuis trois ans à Detroit où il donne des cours à l'alliance française quand il n'est pas aux Antilles ou à Paris avec ses musiciens, The Keeys. Interview.

"Il y a quelque chose de subversif en Mona"

Est-ce facile de créer loin de vos racines antillaises ?

Pas simple du tout et c'est pour ça que je suis toujours resté en lien avec mon pays et je m'y suis rendu dès que j'en avais l'occasion ! C'est comme ça que je suis arrivé à développer mon projet en lien avec ma culture et mes racines, que je suis allé chercher Mona au fond de son morne en Martinique. C'est un projet hybride et c'est une orientation que je vais prendre pour les années qui viennent. Je vais chercher des choses avec lesquelles je n'ai pratiquement pas grandi. Dans les années 1990, la musique traditionnelle est pratiquement absente des radios. Les intellectuels étaient très proches de leurs racines, mais pas le reste de la population. Aujourd'hui, ça tourne un peu et j'ai envie de faire partie de ceux qui viennent diffuser ces racines.

Pourquoi Eugène Mona ?

Il y a quelque chose de particulièrement subversif en Mona. Il fait partie de ces artistes qui sont morts incompris. Il a connu quelques succès commerciaux vers la fin de sa carrière, mais ce n'était pas exactement le coeur de son art. Guy Conquète est proche de lui et je pense d'ailleurs à faire quelque chose avec lui. Leur époque, les années 70, début des années 1980, est marquée par une forme de colère noire. Nous sommes après le mouvement des droits civiques au Etats-Unis, c'est l'apparition du GLA en Guadeloupe, Aimé Césaire est toujours là... Tout ça crée un climat social et intellectuel qui fait que ces musiques ont pu germer. Les morceaux de Mona que j'ai choisis ont cette énergie là. J'aime le personnage de Mona, il a un côté gauche, brut. Il n'y a pas nécessairement de raffinement, mais il est toujours ancré. Je trouve ça particulièrement intéressant.

Pourquoi avoir choisi Bwa brilé ?

C'est un morceau connu qui parle du labeur et on a voulu retourner complètement ce qu'on sait de la musique de Mona et ce à quoi qu'on s'attend. On a voulu éclairer sa musique par un autre regard, le mien et celui des musiciens. On a dit de Mona qu'il était mystique et il y a beaucoup de choses étranges chez Mona, parfois dérangeantes. Je crois que ça émane d'une forme de frustration qui l'empêche d'exprimer à 100 % l'étendue de son imagination, de son inspiration...  A quel point il est transcendé, à quel point il a envie que la cause noire avance, que la Martinique soit vivante, debout, indépendante. C'est cette effervescence des années 1970 que je trouve magique et que j'ai voulu capturer parce que ça ressemble aussi à notre époque. Il y a beaucoup de nationalisme, en tout cas, de gens qui se séparent, une grosse conscience noire qui resurgit avec le mouvement Black lives matter. A Paris, il y a de plus en plus d'Antillais conscients de leur communauté... C'est une ambiance. Bwa brilé, c'est cette évidence...

Et Angoulous sé lamo ?

C'est le côté nihiliste de Mona ! Dans une Martinique très ancrée dans les valeurs catholiques, encore dans des valeurs conservatrices, je trouve génial qu'il écrive des choses comme ça : "Nous ne sommes que des corps, que des cadavres... Nous allons mourir demain..." C'est un etat d'esprit dans le monde, les punks contre Thatcher, mais aussi Féla Kouty dont j'ai repris "Ti milo", parce que c'est de l'afro beat, parce que c'est une musique dissidente...

Quel lien faites-vous entre vos deux précédents albums, "Chayé ko" et "Ecole créole" ?

Il y a une constante dans ma façon de travailler : je fonctionne avec un groupe de musiciens, un groupe de compositeurs. Je ne sis pas seul, jamais seul depuis le début. J'ai toujours recruté des compositeurs en force qui maîtrisent leur instrument. Ralph Lavital, Gwenaël Ladeux, Mathieu Edouard ou Wendy Milton sont des virtuoses, ils ont le talent de l'écriture et ils s'entendent entre eux. Depuis quatre ans que je travaille avec eux, je me positionne comme chef d'orchestre et je viens avec une proposition d'écriture. A partir de là, je ne me pose pas de limite. Mais en dehors de ça, il n'y a pas nécessairement de lien évident entre l'un ou l'autre album. Ce que j'ai voulu faire avec cet album, c'est un pont entre musique traditionnelle et musique urbaine, à la fois afro-américaine, hip hop et électro avec un socle traditionnel.

Où avez-vous réalisé cet album ?

Entre la Martinique et Paris.

Jamais à Detroit ?

Non, pas encore... Mais j'aimerai bien construire une autre histoire à Detroit. C'est à la fois la ville du rock et celle de l'électro. Ca fait longtemps que la Motown n'est plus là. Tout le monde est parti à Chicago ou New York, mais sont restés les white trash et les Noirs pauvres qui travaillent avec leur petite console. Il y a un mouvement underground électro avec des trucs très sales, inécoutables, et quelques trucs de très bonne qualité.

Comment est-ce de vivre à Detroit ?

Detroit est la ville de l'échec capitaliste américain, mais je m'y trouve plutôt bien. Au début, il s'agissait pour d'un besoin de vivre autre chose, découvrir de nouveaux horizons et puis je me laissé prendre au jeu, je me suis senti proche de la communauté afro-américaine et j'ai commencé à m'engager dans des causes un peu politiques. Detroit ne sent pas la joie de vivre, mais beaucoup de choses se révèlent en moi. Je me sens beaucoup français à l'étranger que je ne l'étais à Paris. Je découvre ma culture française, ma culture antillaise, je découvre qui je suis et qu'il y a des choses de possible. Je vis une sorte de panafricanisme, de rencontres avec les afro-américains, les Antillais, les autres cultures noires du monde.

Est-ce que Detroit un environnement propice à votre création ?

C'est un environnement post-industriel. Une ville qui a des allures de fin de monde, un peu apocalyptique. Il y avait une forte activité depuis le début du XXe siècle jusque dans les années 60 où on a commencé à délocaliser. Il y a eu une crise économique et s'en sont suivies quelques crises sociales. L'une des crises qui a vraiment sonné le glas de cette ville de Detroit, c'est la crise raciale. Après les émeutes, les gens se sont séparés. Les Blancs sont partis très loin autour de la Detroit Metropolitan area et dans la ville ne sont restés que les Noirs. Les Noirs n'ont pas de capital aux Etats-Unis et la ville est restée en décrépitude pendant trente ans. Ce n'est que depuis 2011, qu'on assiste à un réveil de la ville et ça m'inspire vraiment de voir cette ville renaître. Rien n'est pareil d'une semaine à l'autre.

Propos recueillis par FXG, à Paris

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