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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 04:00
Gilles Perrault et la Martinique an tan Wobè

Gilles Perrault et le sous-marinier allemand en Martinique

Paru en 2001, le roman « Les vacances de l’oberleutnant Von La Rochelle » est passé relativement inaperçu alors qu’il aborde un épisode de l’histoire martiniquaise que l'on pensait oublié jusqu'à ce que ne sorte le téléfilm de Jean-Claude Barny, "Rose et le soldat". Un livre de Gilles Perrault à redécouvrir.

« Ouiiiiii, je serai ravi d’aborder le sujet, venez donc chez moi ! » Domicilié dans une petite bourgade de la Manche, l’écrivain Gilles Perrault reçoit chez lui, avec une grande simplicité.

Dans ses écrits, l’auteur aux nombreux succès — parmi lesquels « Le pull over rouge » — a abordé bien des époques et des rivages. Mais à l’écouter parler, avec sa femme Thérèse à ses côtés, la Martinique est un souvenir à part, qui provoque un sourire sur leurs deux visages à la simple évocation des quelques mois passés sur place, en 1975.

« Je m’y étais initialement rendu pour écrire un livre sur l’esclavage, qui ne s’est jamais fait », se souvient Gilles Perrault, aujourd’hui âgé de 86 ans. Il passe alors plusieurs mois sur place à effectuer des recherches. Mais ses plans ont été contrariés lorsque, au gré des rencontres, vient à ses oreilles l’histoire du sous-marinier nazi blessé durant la Seconde guerre mondiale, qui est soigné à la Martinique alors placée sous le contrôle de Vichy...

« Au cours des huit mois passés au Diamant, on a entendu cette histoire, on nous a parlé de l'amiral  Robert qui a instauré un régime autoritaire — et pour qui je n’ai guère d’indulgence — et on nous a raconté comment des sous-mariniers allemands en mission achetaient des poissons aux pêcheurs, etc. »

Puis vint l’histoire de ce jeune sous-marinier qui, en mission durant l’hiver 1942 avec son équipage dans la Caraibe, est blessé au cours d’un raid visant à détruire les pétroliers devant les raffineries d’Aruba. 

Témoin des affres de la guerre, fils de résistant, Gilles Perrault se renseigne sur ces sous-mariniers qui, sur un effectif total de 40 000 engagés dans la plus dure bataille de la guerre, seront 10 000 à survivre.

Pourtant, dans le récit de Perrault, les sous-marins n'apparaissent que de manière fantomatique dans les premières pages, le temps de déposer un membre d’équipage malade qui risque la mort sans soins urgents. Débarqué sur une plage à Sainte-Anne, le jeune Allemand découvre un univers bien différent de l’atmosphère étouffante d’un u-boot. « Ce qui me passionnait, poursuit Gilles Perrault, c’est ce que ça représente pour ces sous-mariniers qui mènent la bataille de l’Atlantique et qui découvrent les tropiques, le soleil, les fruits exotiques. C’était le paradis.  »

Inspiré de faits réels

Le 16 février 1942, lors du premier raid mené par les u-boots dans la Caraibe, le sous-marinier Dietrich von Dem Borne est grièvement blessé et doit être amputé d’une jambe. L’Etat-major donne l’ordre au U-156 de déposer Dietrich von Dem Borne à proximité de Fort-de-France, ce qui sera fait au cœur de la  nuit du 21 février, dans la plus grande discrétion.

Le sous-marinier tout juste âgé de 22 ans passera ainsi plus d’une année sur l’île, libre, avant d’être rapatrié en Europe en 1944 à la faveur d’un échange de prisonniers organisé par la Croix-Rouge, suite à la chute du régime de Vichy aux Antilles françaises.

Le sous-marinier, décédé en 2005, gardera un souvenir très fort de cette escale martiniquaise qui lui a sauvé la vie. Si dans le livre, il est confié aux bons soins du docteur de Popriac, dans la réalité il doit sa survie au docteur Collin. D’ailleurs, Dietrich von Dem Borne serait revenu en Martinique dans les années soixante-dix, et a même confié à l’historien de marine Léonce Peillard que sa convalescence sur l’île constitue « le plus beau temps de (sa) vie. »

Il faut dire qu’une fois remis sur pied, Dietrich Von Dem Borne n’a rien d’autre à faire que de profiter de ce congé forcé dans une île épargnée par les combats même si, de temps à autres, des bateaux victimes des torpilles allemandes viennent s’échouer sur les côtes de l’île.

Gilles Perrault invente ce personnage de Klaus von La Rochelle, nom qui trahit les origines française de ce fils de protestant. « Il ne faut pas oublier que Berlin a pris son essor avec l’arrivée des protestants français, puisqu’un hôpital a été baptisé Charité,  glisse Gilles Perrault, féru d’histoire. J’avais envie de faire de Larochelle le descendant de ces protestants. » Il fait de son personnage un marin, victime de péritonite en mission, et nazi convaincu. C'est au contact de la population créole et d’un médecin humaniste, qu'il va peu à peu mettre en doute ses propres convictions. Il fait de son personnage le témoin improbable d'une île en proie au régime despote de Vichy, au bord de l’implosion, menacée par la famine et convoitée par les Américains et les Allemands en raison des près de 300 tonnes d’or de la Banque de France stockés au Fort-Desaix. Chouchouté par les opposants du pétainisme, cible des dissidents qui veulent le kidnapper, le jeune Allemand ne passe pas inaperçu, comme son modèle.

« La coqueluche de l’île »

« En faisant des recherches, je me suis rendu compte que ce sous-marinier est devenu la coqueluche de toute la Martinique. Ce qui m’avait fasciné, c’est la carrière amoureuse de ce jeune garçon, qui était reçu dans toutes les habitations. Il fallait l’avoir dans les dîners ! », explique Gilles Perrault qui plonge son héros dans les bras de plusieurs femmes et ce dès sa convalescence à l’hôpital. Le livre évoque la sexualité débridée du marin. « Je me souviens que lorsque le livre est sorti, un journaliste a été très surpris et s’est demandé quelle mouche avait piqué Perrault pour qu’il parle de sexualité ! », sourit l’intéressé.

D’ailleurs, Raphael Confiant ne décrit pas un personnage différent lorsque le sous-marinier échoué apparaît au détour d’une page dans son roman « Le nègre et l’amiral ». Idem dans le téléfilm de Jean-Claude Barny, diffusé sur France 2 en avril 2016. Dans ce téléfilm, Dietrich von Dem Borne, interprété de manière très convaincante par Josef Mattes, s’amourache d’une institutrice dissidente...

« Les vacances... » n’a pas été écrit immédiatement au retour de l’écrivain de Martinique, mais quand il rentre en1976, il a déjà la conviction que l’histoire de ce sous-marinier plongé dans la Martinique an tan Robert « ferait bien un livre ».

A sa sortie à l’aube du XXIe siècle, le livre connaît un « un petit succès », mais est passé presque inaperçu en Martinique. « Mon éditeur a même dit : on va le vendre au cinéma ! » Mais « Les vacances...  » n’aura jamais les honneurs du grand écran. Le roman mérite malgré tout une deuxième chance.

Emmanuel Blumstein

« Les vacances de l’oberleutnant von La Rochelle », Fayard, 2001, 17 euros

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