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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 05:50
Roland Brival

Après après Cœur d’Ébène et Bô de Roland Brival, Caraïbéditions republie dans une nouvelle collection, Roman & Roman-poche, Biguine Blues. Paru chez Phébus il y a vingt ans, ce roman avait fait l'objet d'un appel à sa republication dans l'émission littéraire La Grande Librairie il y a deux ans...

"L'identité antillais n'est plus encerclée dans l'insularité"

Pourquoi republier ces romans aujourd'hui ?

J'ai écrit ces livres pour mon peuple, comme un cadeau, mais je pense avoir été un peu trop visionnaire à l'époque... J'ai écrits ces romans dans les années 1980, au moment où les Antillais s'apprêtaient à sauter le pas... C'est comme dans la musique, j'explorais déjà toutes ces choses qui se retrouveront dix ou quinze ans plus tard remises au goût du jour alors que nous avions déjà compris qu'il y avait là des racines. Revenir sur ces romans et les remettre là, c'est savoir qu'ils vont arriver à l'heure cette fois et que les gens seront prêts à faire cette lecture.

Qu'est-ce qui vous permet d'en être sûr ?

Il s'est passé une chose lors d'une séance de signatures dans une librairie de Fort-de-France. Un homme très digne, habillé en kaki avec un chapeau bakoua, chaussé de plastiques a attendu la fin de toute la file, puis il est venu vers moi et il m'a expliqué qu'il était marin pêcheur au François et qu'il aimait beaucoup ma musique et comme il avait entendu dire que j'avais écrit un roman, il était venu pour en acheter un et il souhaitait une dédicace. A ce moment là, en face de cet homme, j'ai eu l'impression d'être un imposteur parce que je savais qu'il ne pourrait pas lire le livre... Il a vu le doute dans mes yeux et il me dit que ce n'est pas pour lui, mais pour sa petite fille qui prépare son BEP... J'ai passé des jours à me demander à quoi pouvait bien servir un écrivain dans ce contexte dans lequel je me retrouvai, qui n'était pas un système normal. Le système néocolonial n'est pas un système normal. Tant que j'étais à Paris, je pouvais remplir des pages sans me poser de question, mais quand on rentre dans un pays où aucune littérature n'existe et où il faut tout faire, qu'on se retrouve face à ce peuple fragilisé, blessé, qui est le vôtre et dans lequel vous vous identifiez aussi, j'ai eu envie de me sentir utile plutôt que de rester dans la sphère de mon imagination survoltée et libre... Pour être utile, il faut déjà commencer par se connaître. Nous ne connaissions rien de nos origines, de l'histoire des Caraïbes... Je me suis alors proposé d'écrire une série de romans historiques qui partirait de la rencontre des Caraïbes avec Christophe Colomb — "Le sang du roucou" ­— jusqu'à nos jours en passant par l'esclavage et l'abolition —"La montagne d'ébène" —, le chevalier de Saint-George, et qui raconterait l'histoire de ce peuple... La littérature pose des bases, elle permet d'offrir un filtre plus lumineux et plus simple que des traités d'histoire. Voilà comment par nécessité ou accident, je le suis retrouvé à inventer un genre qui n'existait pas encore dans la littérature antillaise, c'est-à-dire le roman historique. Un peuple sans fiction est un comme un homme sans rêve, il devient fou parce qu'il ne retrouve pas sa propre image projetée dans le monde extérieur.

Ainsi est né Martinique des cendres" ?

Oui, j'ai écrit ce premier roman, "Martinique des cendres" et je suis allé voir Glissant qui le lit et l'apprécie. Il me conseille de continuer et ça m'encourage à proposer le texte à un éditeur parisien, Olivier Orban qui le publie. J'étais encore habité par nos grands auteurs, Césaire et Glissant, les seuls modèles dont on disposait, et c'était un roman ultra-littéraire, qui avait quelque part ce défaut que je reprochais aux textes de Césaire et Glissant, d'être difficile d'accès aux gens populaires. Il fallait trouver une façon plus directe de toucher ce lectorat naissant des Antilles.

Comment était alors le lectorat antillais ?

La colonisation a dévasté nos consciences et on s'est retrouvés dans une espèce de laminoir qui fait que la population qui a surgi de la fin de cette période s'est retrouvée en état de vide, de choc, de traumatisme sans que personne en dehors de Fanon, ne s'en rende compte. Et ces gens, dans l'état où ils étaient, n'étaient pas en situation d'urgence d'avoir besoin de livres. Alors qu'en Haïti, juste à côté, les marchandes de légumes vendent aussi des livres. Ils sont suspendus à des ficelles, publiés par de petits éditeurs locaux qui trouvent le moyen de publier un livre de poèmes ! Eux avaient une urgence parce que eux étaient engagés dans la construction dynamique d'une identité qui leur était venue de leur révolte, leur combat, leur victoire. Alors que chez nous, malgré les combats et les victoires, à la fin, on ne s'est pas retrouvés propriétaires de nos îles, mais locataires en sursis avec un bail précaire. Il a fallu le temps que murisse un esprit comme Césaire du fond de cette rocaille pour pouvoir tirer un trait de javelot étincelant ! Et c'est la force de ce silence qui fait la beauté et la force de Césaire. Personne n'a osé ouvrir la bouche avant lui et que tout à coup s'engouffre dans cette bouche les milliers de voix dont il se réclame le porteur...

Il y a bien eu René Maran avant...

Maran est le terrain fondateur de notre littérature. Son roman, Batouala a été une magnifique victoire, portée en France par tout ce mouvement surréaliste, ces gens qui étaient là pour aider, qui comprenaient et qui avaient des passerelles ! René Maran était un magnifique guerrier. Simplement il n'a pas eu l'occasion de poursuivre avec la même intensité cette quête, mais c'était un pavé jeté dans la marre pour dire qu'une première victoire avait déjà été acquise et qu'il fallait continuer.

Et la créolité ?

L'idée de la créolité, ils l'ont trouvé dans "Martinique des cendres". Il y a toute une série de choses inscrites dans le contexte littéraire de ce roman qui préfigure l'émergence d'une littérature métissée. Sauf que moi, je n'avais pas l'intention d'en faire une démarche exclusive et de pousser si loin le bouchon au point qu'à mes yeux, c'est devenu aujourd'hui de la caricature. Mais lorsqu'ils ont fondé ce mouvement de la créolité, Confiant et Chamoiseau m'ont écrit pour m'inviter à participer. Lettre à laquelle j'ai répondu que j'estimais que le littérature n'avait pas besoin de ce genre de démarche et que je pensais qu'il fallait laisser libre les gens et les portes ouvertes pour qu'on ait accès à une diversité d'oeuvres qui nous nous enrichissent plutôt que d'aller dans une système faussement militant. Du jour au lendemain, je suis devenu l'ennemi, le pestiféré, celui dont il ne fallait pas parler ! Au point qu'ils ont écrit une histoire des auteurs de la Caraïbe dont je suis totalement absent. Aujourd'hui, tout ça s'est apaisé... En fait, je suis un des fondateurs de la littérature antillaise. Après Glissant, qui a pris un stylo ?

Vous êtes durs avec vos contemporains...

L'identité antillais n'est plus encerclée dans l'insularité. Le choix qu'ils ont fait condamne leur art à n'être qu'un épisode anecdotique parce que tout ce que produit la collectivité antillaise sur le plan culturel, l'essentiel de ce qu'elle produit au local n'est pas montrable sur le plan international parce qu'il n'y a pas d'exigence, parce qu'il y a la peur de se confronter à la réalité des autres grands artistes. Tout tourne en rond dans la calebasse de l'île sans jamais avoir la moindre chance d'en sortir. Et pour que fonctionne ce système d'aller retour qui caractérise une société normale, il faudrait qu'ils acceptent au moins de regarder ce que nous, les Antillais de lot bo, nous sommes en train de faire là-bas pour pouvoir défendre leur image, notre image car je suis porteur de l'image des Antilles, l'image d'une société qui ne me regarde pas alors que j'ai porté pendant des années tout un travail culturel au prix de sueur et de larmes. Si le pays avait besoin de moi, je saurais quoi faire pour préparer le terrain antillais à prendre son envol sur le plan international. Je sais que je saurai le faire.

En avez-vous envie ?

Il y a un moment où il va falloir rentrer chez soi, aller se reposer quelque part et participer sereinement aux choses... Ce retour là, il faut qu'il s'accomplisse dans une espèce de logique, de continuité. Je n'ai pas l'intention de revenir aux Antilles pour m'y installer comme un étranger ; je reviens cher moi en étant fier de mes origines, fier aussi de toutes les traces que j'ai pu laisser là.

Propos recueillis par FXG, à Paris

Un retour littéraire au pays natal

Né à Fort-de-France d'un père inconnu et d'une mère d'abord photographe et tireuse chez Albert Adréa, avant de devenir artisan de reliure. " Je voyais des feuilles de livres qui séchaient sur des fils, le métier, l'odeur de la colle et le respect que portait ma mère à ces ouvrages, tout ça a été le premier moule dans lequel je me suis retrouvé pour entamer une trajectoire d'écrivain." Sa mère part à Paris, seule d'abord (il le raconte dans son dernier roman, "Les fleurs rouges du flamboyant"). Il la rejoint au début de l'adolescence et y passe son bac. Il revient une première fois en Martinique, avant de partir vivre deux ans aux Etats-Unis. "Je travaillais à l'ONU à New York, puis je suis revenu en Martinique faire ma première année de droit à Vizioz." Il fera le reste de ses études à Paris où il s'ouvre au monde du théâtre. "J'ai organisé le Xena Théâtre, un atelier, un laboratoire d'expérimentation gestuelle et vocale..." Cela l'amène aux métiers d'acteur et de metteur en scène. Ses modèles sont le Living theater ou Grotoski... "On jouait plus dans les galeries et les musées que dans les théâtres à l'italienne !" Les études de droit achevées, il rentre en Martinique où il va rester sept ans. Il monte une première pièce au théâtre municipal de Fort-de-France, "la bête à corne", 25 musiciens, 15 comédiens et quatre heures... "Une recherche esthétique inaboutie pour créer un théâtre à notre image et j'ai compris que ce que je pourrais produire ne pourrait pas être contenu dans cette île." Il crée les Bwa Bwa, compagnie de marionnettes pour travailler avec les enfants et arriver à un théâtre métis. Les marionnettes l'amènent à la peinture et le ramènent à Paris où il se lance dans l'écriture. "Il fallait y être pour combattre, ne pas se contenter de s'enfermer dans sa coquille antillaise, j'ai aussi été le précurseur dans ce domaine ; j'ai écrit bien avant Condé et Pineau et il a bien fallu passer sur les sillons que j'avais tracés comme je suis passé sur les sillons des autres." Très apprécié par les médias et les intellectuels de l'Hexagone, il s'éloigne alors de son île car il souhaite être considéré par les acteurs de la chaine du livre de métropole, comme un auteur francophone et non pas un afro-caribéen et il y a réussi... C'est le revers de la  médaille qui explique aussi pourquoi Roland Brival opère au soir de sa vie ce retour littéraire au pays.

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