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20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 06:39
Dominique Annichiarico, l'Italien de Martinique

L'avocat des stars qui a tourné le dos au petit Domé de Foyal

Dominique Annichiarico est le fils du patron de l'ancien bazar de la rue Lamartine à Fort-de-France ("les établissements Victor Annicchiarico"). Représentant de ces Italiens installés aux Antilles au début du XXe siècle, Dominique Annicchiarico, est aujourd'hui octogénaire et tient toujours son cabinet d'avocat rue Pierre-et-Marie-Curie à Paris 5e. Gaulliste de gauche dans le sillage de René Capitant, il a été délégué général à l'Outre-mer de la ville de Paris sous le mandat de Jean Tibéri.

Grand entretien

FXG lors de l'entretien avec Dominique Annichiarico en janvier 2018

Comment la famille Annicchiarico s'est-elle retrouvée à la Martinique au début du XXe siècle ?

Mon grand-père a quitté l'Italie pour aller au Salvador ou au Nicaragua parce qu'il y avait des cousins. Il s'est rendu compte que c'étaient des pays arriérés sur le plan économique et qu'il n'aurait aucune chance d'y réussir. Il rentrait en Europe quand il a fait escale en Martinique. Et mon grand-père a été surpris de voir le niveau culturel par rapport au San Salvador. Mais il a aussi vu que les perspectives économiques, du fait du lien très étroit de la Martinique avec la métropole, étaient prometteuses. Le pays était encore une colonie et il a eu l'idée d'installer son commerce, un bazar qui a marché très fort. Mon père était l'ainé de la famille et mon grand-père lui a donné la responsabilité de ce commerce à l'angle de la rue Lamartine et de la rue de la République, face à l'école Perrinont.

Vous souvenez-vous de la Martinique an tan Wobè ?

C'était une époque un peu curieuse du fait que nous étions dans une espèce de blocus. Nous n'avions que du ravitaillement local, mais j'étais enfant et cette situation ne présentait pas pour moi de grand intérêt... On m'a fait apprendre "Maréchal nous voilà" à l'école Perrinont et chaque matin, quand on rentrait en classe, il y avait le lever des couleurs... Comme j'étais l'étranger, je ne comprenais pas pourquoi on ne m'appelait pas. Je ressentais ça très mal...

Qui fréquentiez-vous alors ?

Parmi mes copains de classe que j'ai retrouvés ensuite au lycée Schoelcher, il y avait Camille Darsière, Louisor, Georges Vaton, Jean Pavilla, les frères Claude... Une des premières chansons que j'ai apprise, c'est l'Internationale parce que Césaire qui était à l'époque communiste, faisait ses manifestations dans la cour de l'école et ça se terminait toujours par l'Internationale. Par la suite, j'ai eu Aristide Maugée comme professeur de français, latin et grec au lycée et Mesnil comme prof de philo... J'ai aussi très bien connu Frantz Fanon parce que la maison où je suis né était à deux maisons chez lui. Frantz Fanon m'appelait par mon petit nom. Je me souviens quand il est revenu de la guerre en 1945 ou 46, il jouait au football dans la cour de mon école et quand parfois le ballon atterrissait dans le magasin de mon père, c'était lui qui était chargé d'aller le récupérer...

A quoi s'intéressait le lycéen Annicchiarico ?

Nous n'étions pas très versés dans la politique. Ce n'est venu que plus tard, quand je suis entré à l'institut Vizioz... J'ai étudié en même temps que Georges Dorion, Emmanuel Ursulet, Victor Joachim... J'étais pion avec Emmanuel Ursulet au lycée Schoelcher... Je me souviens très bien quand Nasser a pris le canal de Suez en juillet 1956 et qu'il y a eu cette tentative franco-anglaise à laquelle les Américains ont dit stop. Je faisais alors de la politique avec Camille Petit...

Pourquoi avez-vous quitté la Martinique ?

Je voulais me perfectionner et parachever mes études de droit... Le bâtonnier de la Martinique, Me Théolade, m'a envoyé chez son cousin guyanais, Hector Rivierez, avocat et sénateur de l'Oubangui-Chari. J'étais domicilié chez lui quand j'ai prêté serment. Puis, je suis allé m'inscrire à la conférence du stage. Je suis entré dans la bibliothèque pour écouter les candidats présenter leur sujet, j'ai été pris de panique et j'ai fui... La marche était trop haute ! J'ai dû travailler et à force de travail, j'ai fini par être admis... Parmi les douze secrétaires, le premier d'entre eux s'appelait Jacques Vergès. Mourad Oussedik (l'un des avocats du FLN, ndlr) m'a alors proposé de plaider en Algérie, j'ai accepté et c'était parfois difficile parce que le climat était très particulier. Je me souviens, à Sétif, il y avait toujours deux inspecteurs qui me suivaient...

Certains mettent en cause le fait que vous ayez défendu des fellaghas...

J'ai plaidé pour un fellagha qui était sensé avoir jeté une grenade dans un Prisunic de Constantine. Le tribunal était quasiment vide à part quelques membres de la famille de mon client et les 9 juges militaires avec leur président civil. Le commissaire du gouvernement, un Breton, se drapait dans le drapeau tricolore, criait... Ca résonnait ! Il demandait la peine de mort. Je plaidais mezza vocce. C'était un fellagha qui n'avait pas d'instruction militaire, qui ne connaissait pas le maniement des armes. Aucun de nos meilleurs lanceurs de grenade n'avait réussi à placer son projectile et cet ignorant de l'art militaire y était soi-disant parvenu ? J'achevai ma plaidoirie : "Vous, nouveaux juges qui rendez la justice, comme disait Malraux, vous voilà investis du manteau des Dieux !". Ils vont délibérer. Ca dure trois heures... Enfin, ils sortent. Le type est acquitté. On partait d'une peine de mort, on avait un acquittement avec le même dossier ! Ca a été un coup terrible pour moi et mon regard sur la justice... La justice est une approximation.

Vous êtes devenu par la suite l'avocat  des vedettes, comment est-ce arrivé ?

J'ai été collaborateur du cabinet d'avocat de Jean-Pierre Le Mée, qui avait une clientèle extraordinaire, les plus grosses vedettes de l'époque, Brigitte Bardot, Roger Vadim, Catherine Deneuve, Henri Salvador... Je me souviens avoir eu un procès pour la chanson "Maladie d'amour"... Salvador soutenait que c'était une chanson du folklore. Léona Gabriel-Soïme affirmait qu'elle en était l'auteur. Grâce à des attestations de musiciens martiniquais dont un qui s'appelait Cordémy qui avait pu fournir un enregistrement de 1925, on a pu faire une transaction...

Avez-vous plaidé en Martinique ?

Ma première affaire en Martinique concernait le champion de boxe Théo Nollet. Il était devenu presque aveugle à la suite de ses combats. Je plaidais contre la fédération française de boxe et René Floriot, le grand ténor pénaliste français ! J'ai alors appris, stupéfait, qu'un boxeur pouvait monter sur le ring même s'il n'avait que 1/10 à l'un de ses yeux ! Hallucinant ! C'est à partir de cette affaire Nollet que la fédération a modifié son règlement... Par la suite, je me suis occupée de l'affaire François Pavilla, le champion de boxe de France et d'Europe. Il devait être opéré d'un décollement de la rétine alors qu'il devait combattre le fils de Cerdan. Il a été opéré au mois d'août et il est décédé sur la table d'opération. J'ai fini par comprendre qu'il était mort étouffé parce qu'on lui avait  donné trop d'anesthésiques. A l'époque, il n' y avait pas d'obligation pour les anesthésistes d'indiquer la nature, les quantités et l'heure... La compagnie d'assurance a indemnisé l'épouse du boxeur au civil.

Vous prétendez avoir défendu Marny...

J'ai été l'avocat de Marny tout à fait au début. Quand il a été arrêté, les gendarmes lui avaient tiré dessus, à Sainte-Thérèse. Il a été opéré et envoyé par avion militaire en métropole. A l'époque, c'est le jeune fils Hersant qui m'a pris en photo à la prison de la Santé où j'allais voir Marny. Il était considéré si dangereux qu'on ne le sortait pas. Le juge d'instruction, M. Diemer, venait avec sa greffière dans une salle de la Santé. Marny était hyper nerveux et on ne lui ôtait pas les menottes et deux gardes mobiles armés de fusil restaient. Il a menacé Diemer de le foutre par la fenêtre ! On était obligé de le calmer en lui parlant créole... J'ai été loin avec Marny, mais il n'a pas adhéré à mon système de défense. C'est un secrétaire de la conférence de ma promotion, Mario Stasi qui a repris le dossier. Marny a fait un tel cirque à l'audience que le président Perez a été obligé de le faire sortir. Même en prison, ça a continué puisqu'il a éborgné un gardien...

En dehors de votre cabinet d'avocat, vous avez fait de la politique...

J'ai beaucoup fait de politique dans le 5e arrondissement parisien avec René Capitant qui avait créé l'union démocratique du travail, les gaullistes de gauche, avec Léo Hamon et Pierre Billotte... J'ai d'abord été au cabinet du général Billotte quand il était à l'Outre-mer. J'avais fait sa campagne quand il s'est présenté en 1967 comme député à Créteil. Et quand de Gaulle l'a appelé à Oudinot, je l'ai suivi.

Donc au moment des événements de mai 1967 à la Guadeloupe, vous êtes à l'Outre-mer. Vous souvenez-vous de ces moments ?

Je m'en souviens d'autant mieux que j'ai été l'avocat d'un  garçon qui s'appelle Yvon Solange Coudrieu et qui a perdu sa jambe dans cette histoire. Il a reçu une balle dum-dum... Je suis allé plaider et j'ai fait évoluer la jurisprudence au niveau de l'appréciation du préjudice corporel...

Pendant ces événements, au ministère, qu'avez-vous su des événements de mai 67 à la Guadeloupe ?

Nous n'étions pas tellement au fait... Nous avons été impressionnés par ces événements, mais on ne les avait pas vu venir...

Comment vous êtes-vous retrouvé à prendre la succession de Jean-José Clément comme délégué à l'Outre-mer à l'hôtel de ville de Paris ?

Quand Jacques Chirac a été élu président de la République, Jean Tibéri lui a succédé à la mairie de Paris. Depuis 1968, j'étais intime des Tibéri et Jean Tibéri avait été le suppléant de René Capitant... Pendant la campagne électoral, après mai 1968, Capitant devait faire une conférence rue Monge, dans une école, mais une foule de gauchistes l'empêchaient de prendre la parole. On avait beau essayé de chanter la Marseillaise, les mecs étaient là, tenaient la salle... Capitant était bloqué au fond. Il fallait le sortir de là. Aidé de deux gars pour me couvrir, je suis allé le chercher. Je l'ai attrapé par la veste, tiré en marche arrière. Les types gueulaient ! En arrivant à la porte, un gars me balance un coup de poing sur les lunettes. J'avais le visage en sang et Xavière Tibéri me dit : "C'est rien, c'est rien..." J'ai gardé une petite cicatrice. Quand Jean Tibéri est devenu maire, je lui ai demandé de me nommer à la place de Jean-José Clément. J'avais un journal et une association, l'ARICOM, et chaque année, on faisait une grande exposition des peintres et sculpteurs d'outre-mer. Nous organisions aussi des séances pour faire connaître les grands noms des Antilles comme Jenny Alpha, Al Lirvat... Avec Greg Germain, on a fait quelque chose sur la poésie de Gontran-Damas. Puis George Pau-Langevin m'a succédé.

Quel est votre rapport à la Martinique aujourd'hui ?

Je me sens plus Martiniquais que Français, c'est paradoxal... Je crois que le tissu de la vie est fait dans l'enfance. Tout le reste est par surcroît. Ce qui est extraordinaire, c'est que l'enseignement que nous avons reçu au lycée Schoelcher était fantastique. Je suis capable de vous réciter quantité de vers appris à l'école... "Ô cruel souvenir de ma gloire passée..." Et ça, c'est l'enseignement du lycée Schoelcher ! La Martinique est dans mon coeur.

Propos recueillis par FXG, à Paris

La photo d'archive

Avec Pierre Billotte et le général de Gaulle en 1960 ou 1961, manifestation au ministère des DOM. "Comme j'étais alors très lié au secrétaire du RPF, Camille Petit, avant qu'il ne soit député, et comme je travaillais beaucoup avec lui, j'avais été convié à cette manifestation."

Bio express

Né en 1933 à Fort-de-France

Novembre 1956 : départ pour Paris

Janvier 1957 : serment d'avocat

1967 : cabinet du général Billotte

1986 et 1993 : cabinet de Lucette Micahux-Chevry

1995 : délégué général à l'Outre-mer de la Ville de Paris

2017 : célèbre ses 60 ans de barreau

Portrait

"Ô cruel souvenir de ma vie rêvée"

Quand Dominique Annicchiarico quitte la Martinique en novembre 1956, il est encore pion au lycée Schoelcher. Il s'arrange alors avec son camarade de promotion de l'institut Vizioz, Emmanuel Ursulet, qui accepte de reprendre ses heures de service et de lui garder sa place au chaud... En fait le jeune Annicchiarico mettra des années avant de revenir au pays, fier et auréolé de sa gloire parisienne. "J'ai eu une jeunesse mouvementée jusqu'à ce que je convainque mon père de m'acheter un appartement pour y installer mon cabinet dans le 5e arrondissement de Paris et je suis resté dans le 5e jusqu'à aujourd'hui."

A la Martinique, quand on apprend qu'il plaide pour le FLN en Algérie, un journal satirique prétend qu'il est un avocat communiste ! Que nenni ! Car s'il se plaît à rappeler les affaires qu'il a plaidées en Algérie pendant la guerre, Dominique Annicchiarico est surtout réputé pour avoir été le collaborateur de Me Le Mée, l'avocat des stars. Il en a gardé la robe d'avocat de Paul Meurice dans le film "La vérité" d'Henri-Georges Clouzot !

A la mort de son père, il hérite du bazar de la rue Lamartine, "les établissements Victor Annicchiarico", qu'il s'empresse de démolir. C'est alors qu'il découvre l'ampleur de la fortune paternelle. Une fortune telle qu'elle lui permettra des années plus tard, lors d'une vente aux enchères à Drouot, d'acquérir le manuscrit de Tombeau du soleil, un original qu'Aimé Césaire avait envoyé à André Breton, le pape du surréalisme en 1945 ! Me Annicchiarrico aime à rappeler qu'il a défendu Marny la panthère noire avec Me Valère et le bâtonnier Ursulet, ou encore les boxeurs martiniquais Nollet et Pavilla, mais il n'a pour autant pas eu la carrière qu'il rêvait d'avoir. La politique ne l'a pas éloigné du droit (il n'a jamais cessé d'exercer son métier d'avocat même lorsqu'il était membre des cabinets ministériels du général Pierre Billote ou de Lucette Michaux-Chevry), mais elle ne lui a pas apporté tout ce qu'il en attendait. Gaulliste, il n'a pas connu son heure de gloire avec Jacques Chirac, mais avec le controversé Jean Tibéri.

A soir de sa vie, Dominique Annicchiarico cultive un jardin secret ; il écrit de la poésie. Son poème "Déchirures" exprime bien cette faille qu'il y a dans son coeur, entre le petit Domé de Foyal et l'avocat parisien qui a tourné le dos à ce petit garçon et trop longtemps à la Martinique... Une faille qu'il s'attache à combler depuis sa rencontre avec Aimé Césaire en 1996. "Autodestruction ou reconstruction des souvenirs de mon île par le phrasé césairien qui soulève la montagne avec sa foi de poète", écrit-il dans la préface de la réédition de Tombeau de soleil...

FXG

Photo avec Césaire en 1996 : "Faut-il toujours être celui qui calcule l'étiage de la colère en parlant de Saint-John Perse ?", demande alors l'avocat au poète.

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