Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

  • : le blog fxgpariscaraibe
  • : Caraibes, Antilles, Réunion, Outre-mer, Paris... Le blog des infos du 6e DOM, des gens originaires d'outre-mer à Paris politique economie culture justice société
  • Contact

Recherche

11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 07:23
Jeran-Marc Ayrault et le mois des abolitions

Interview de Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage

A l’occasion du mois des Mémoires de l’esclavage qui s’achève par une carte blanche à Christiane Taubira pour le live du 10 juin de la FME, son président Jean-Marc Ayrault revient sur les sept premiers mois de la Fondation, le futur mur des noms, le déboulonnage de Schoelcher et l’affaire George Floyd.

« Le racisme est une idéologie qui s’élabore sur le développement de la traite esclavagiste »

Où en est cette toute jeune institution et notamment son futur siège à l'hôtel de la marine ?

Avec la fin du Mois des Mémoires, clôturé par les cérémonies et le Live de Guyane le 10 juin, la Fondation marque ses 7 mois d’existence, avec un premier bilan déjà fourni. Il fallait tout d’abord assurer la construction d’une institution nouvelle, pleinement connectée avec son écosystème. Cela se voit dans son conseil d’administration où siègent les représentants des collectivités fondatrices, des mécènes, des partenaires institutionnels, des associations et cinq personnalités qualifiées qui portent haut les couleurs des outre-mer et de la diversité culturelle. Cela se voit dans l’existence et la composition de ses différents conseils consultatifs. Cela se voit enfin dans la diversité de la petite équipe qui la fait vivre.

Il fallait ensuite et surtout mettre en action le plus vite possible les programmes qui déclinent l’ambition de la Fondation : par la culture, faire connaître l’histoire et développer la citoyenneté. Ces programmes se déclinent sur 5 axes : recherche, culture et patrimoine, citoyenneté, éducation et numérique.

Dans le contexte créé d’abord par le mouvement social, puis par la crise sanitaire, toute l’équipe s’est mobilisée en innovant à l’occasion pour ce Mois des Mémoires. Nous voulons faire de cette idée initiée par Myriam Cottias à l’époque du CNMHE un rendez-vous annuel important pour réunir tous les Français autour de la découverte de leur histoire mondiale, faite de crimes, d’abus mais aussi de résistance, d’échanges et de création culturelle.

Cet élan nous amènera jusqu’à l’année prochaine, où nous emménagerons à l’hôtel de la Marine, et où nous nous préparons à marquer dignement les 20 ans de la loi Taubira.

Le concours pour le monument aux victimes de l'esclavage qui sera érigé au jardin des Tuileries est lancé. Quelle part doit y prendre la FME ?

Elle y a tout d’abord pris sa part dès avant sa création, grâce à l’action du GIP de préfiguration, qui a apporté un concours actif à la réflexion sur les objectifs généraux de ce mémorial : en plein cœur de la capitale, sur un site signifiant de l’histoire de l’esclavage et des abolitions, visité par des millions de touristes, il sera l’hommage de la Nation aux victimes de l’esclavage, à leurs résistances et à leur résilience. Il réaffirmera ainsi avec éclat les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité dont on mesure tout le sens et le prix dans le moment présent.

La Fondation va maintenant accompagner les étapes de ce concours, dans le rôle de conseil qui est le sien auprès du gouvernement, et au sein du comité de pilotage du projet où siègent aussi les acteurs qui ont milité pour l’érection du mémorial, et je veux ici saluer l’engagement de Serge Romana. Je me réjouis de voir ce monument national se réaliser, avec une haute ambition artistique, pour marquer la reconnaissance par l’Etat non seulement du crime de l’humanité qu’a été l’esclavage, mais aussi de la contribution à la Nation des personnes qui en ont été victimes. Ce mémorial est une forme de réparation.

Quels sont les actuels développements de la recherche sur la traite et l'esclavage ? Est-ce satisfaisant ?

Ces dix dernières années ont vu un développement significatif de la recherche dans le monde et en France sur la traite et l’esclavage. Il a fallu le combat opiniâtre des président.e.s du CNMHE pour y parvenir, Maryse Condé, Françoise Vergès, Myriam Cottias et Frédéric Régent. Nous leur devons beaucoup, même s’ il y a encore beaucoup à faire pour que ces sujets soient pleinement traités dans l’enseignement supérieur et la recherche. Le CIRESC, les centres de recherche dans les universités à Paris, Bordeaux, Nantes et outre-mer... montrent une vitalité sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour cela.

Aujourd’hui, la Fondation est pleinement ancrée dans le monde de la recherche, avec son conseil scientifique de 40 personnalités françaises et étrangères, de toutes les disciplines, avec la présence du CNRS à son conseil d’administration, avec ses contacts avec de nombreux autres chercheurs. Nous pouvons ainsi nous appuyer sur un vrai réseau d’experts. Et en retour nous soutenons les jeunes chercheurs : le 1er dispositif d’aide à la recherche sera lancé dans quelques semaines et le 1er prix de thèse de la Fondation sera attribué à la fin du mois. Les thèmes à travailler sont très variés : « histoire et mémoire », « connaissance de l’esclavage et de la traite depuis l’Afrique », « représentations artistiques », « patrimonialisation », « post-esclavage »...

Après le déboulonnage des statues de Schoelcher en Martinique, de nombreuses voix dont la vôtre se sont élevées pour le dénoncer, mais d'autres y ont vu une atteinte non pas à la mémoire de l'homme Schoelcher, mais au Schoelchérisme en ce qu'il serait excluant pour les mémoires de descendants d'esclaves. Sans cautionner le geste, peut-on, doit-on chercher à comprendre les raisons qui ont motivé des jeunes qui ont agi à visage découvert ?

C’est vrai, j’ai été frappé par la façon dont ces destructions ont été publiquement revendiquées : cela en fait un geste politique, comme toujours quand les statues ou les monuments deviennent des symboles à abattre ou à ériger. Mais que ce geste soit politique n’en fait pas un geste que j’approuve. Pour la Fondation, il est une mauvaise réponse car il repose sur une vision déformée de Schoelcher, qui a fait des erreurs (comme sur la colonisation) mais qui reste un grand abolitionniste, qui était en avance sur son temps lorsqu’il a apporté son soutien aux initiatives d’émancipation et de justice sociale avant et après 1848. Mais j’entends aussi derrière l’outrance du geste les interrogations profondes que les jeunes Antillais ont vis-à-vis de leur histoire, de leurs aînés et de la société dans laquelle ils vivent. Et je crois qu’il est de notre responsabilité de répondre à ces interrogations. L’enjeu, c’est de transmettre l’histoire bien sûr, mais pas de l’asséner, et encore moins d’en faire une sorte de dogme monolithique où il n’y aurait qu’un récit à l’exception de tous les autres : les marrons et pas les abolitionnistes, la République et pas les résistances des esclavisés. Il faut rendre visible cette pluralité de récits car c’est la seule manière de rendre la complexité de cette histoire. Et de rendre justice à tous les combattants et combattantes de la liberté. Nous voulons aussi être aux côtés des collectivités qui mettent en œuvre une véritable politique de la mémoire de l’esclavage. Dans l’Hexagone, après Nantes, des villes comme Bordeaux, Le Havre, La Rochelle et quelques autres ont déployé cela en tenant compte de leur passé de port négrier, même si pour tous, il reste des espaces pour innover en partenariat avec les citoyens et les associations. Aux Antilles, en Guyane, à la Réunion et à Mayotte, où le paysage et les rapports sociaux sont largement structurés par l’esclavage et le post-esclavage, jusqu’à la liquidation du système colonial au XXe siècle, les traces sont partout, et malgré le travail fait depuis les années 80, la mémoire toujours délicate à manipuler. Et c’est là où la Fondation a un rôle à jouer pour faciliter le dialogue, pour mutualiser les expériences, pour aider à traiter les sujets délicats, notamment en s’ouvrant aux expériences étrangères.

Vous étiez en Guyane il y a un an pour le 171e anniversaire de l’abolition. Que retenez-vous de votre déplacement ?

Le 10 juin en Guyane est commémoré de façon solennelle sur les nombreux lieux symboliques comme au jardin botanique près du très émouvant monument comprenant les noms des affranchis de 1848. Et la CTG qui est membre fondateur de la Fondation fait un travail de mémoire remarquable. Nous avions rencontré les acteurs de cette mémoire lors d’un échange ouvert sur la future fondation avec les historiens, généalogistes, artistes, associations. Les attentes sont grandes et les inspirations aussi. Mais c’est surtout l’aspect populaire et culturel qui m’a frappé au cours de ma participation l’année dernière. Chacun avec sa sensiblité et son histoire participe comme à Saint-Laurent du Maroni où je suis allé visiter le village du mois de la mémoire qui montre toute cette diversité. J’y ai rencontré des artistes et représentants des communautés bushinenge, porteurs d’une histoire trop peu connue en France hexagonale. En venant en Guyane dans ce cadre, l’on comprend encore mieux la complexité de l’histoire et la richesse de ses héritages qui doivent être partagées à travers toute la France. C’est ce message que je veux faire passer cette année, en donnant carte blanche à Christiane Taubira pour le live du 10 juin de la Fondation. Nous continuerons à soutenir les projets portés par les artistes de Guyane en lien avec les missions de la Fondation.

Enfin l’actualité nous ramène à George Floyd. Etes-vous d’accord pour dire que le racisme est une conséquence de l’esclavage ?

Sans aucun doute, le racisme est une idéologie qui s’élabore sur le développement de la traite esclavagiste et qui en devient la justification. Alors qu’aux Etats-Unis cela est communément admis, car la ségrégation qui a suivi la fin de l’esclavage jusqu’au cœur du XXe siècle n’est pas un temps lointain et a laissé de nombreuses traces, en France, il n’y a pas longtemps qu’on réévalue la part de l’esclavage dans la formation du racisme anti-noir, bien que les sociétés antillaises, guyanaise, réunionnaise, chacune de façon particulière, aient été façonnées par le « préjugé de couleur » comme on disait. La colonisation directe en Afrique, en Asie et dans le Pacifique a fait « oublier » ces racines profondes qui sont pourtant au cœur de notre histoire et qui continuent aujourd’hui de faire sentir leurs effets.

Propos recueillis par FXG

Partager cet article

Repost0

commentaires

Articles Récents