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9 mai 2007 3 09 /05 /mai /2007 10:49

Edouard Glissant qui célèbre le 10 mai au musée du quai Branly a conclu son rapport de mission que le présidentglissant-canne7582.JPG Chirac lui avait confié, lors de la première commémoration de l’esclavage, de la traite et des abolitions, le 10 mai 2006. Publié chez Gallimard, le poète et penseur martiniquais plaide pour un lieu d’échange de toutes les mémoires. Dominique de Villepin qui a tenu à signer lui-même la préface de ces Mémoires des esclavages écrit : « Edouard Glissant, venant après Léopold-Sédar Senghor et Aimé Césaire, oppose au devenir-esclave du monde, la créolisation du monde. »

INTERVIEW


"En Afrique, on se créolise !"

- Vous avez été chargé par le Président de la République d’une mission pour la création d’un lieu de mémoire de l’esclavage. Vous avez intitulé votre livre-rapport Mémoires des esclavages. Pourquoi tous ces pluriels dans le titre ?

E-GLISSANT7554.JPG Edouard Glissant : Il y a des mémoires distinctes selon qu’on a subi une situation ou profité d’une situation. Ce sont des mémoires collectives différentes. La mémoire d’un peuple colonisé est différente de celle d’un peuple colonisateur. D’autre part, il y a des sections entières de peuples qui veulent oublier et d’autres parties qui ne le veulent pas. D’autres encore disent qu’il est inutile de revenir sur un passé qu’il faut dépasser. On peut donc parler des mémoires et on peut aussi parler des esclavages. Je traite surtout de l’esclavage transatlantique et du commerce triangulaire, mais il y a eu aussi un phénomène d’esclavage dans l’océan Atlantique, un autre transsaharien avec les Arabes dont je ne parle pas presque pas et les esclavages modernes, le plus souvent inconnus, qui concernent des femmes, des enfants… J’ai voulu montrer dans ce livre, ce rapport, que l’esclavage transatlantique, nous le connaissons très souvent en détail, mais sans vue globale et c’est très dommageable. J’ai aussi voulu dire que les problèmes liés au souvenir de l’esclavage ne seront pas résolus tant que les diverses communautés n’auront pas échangé leurs mémoires au lieu de les confronter. Il peut y avoir échange sans dénaturation. Un lieu de mémoire, un centre est utile pour cela. Il sera en liaison avec des institutions consacrées au même objet aux Etats-Unis, au Brésil et en Afrique.

- Cette mission vous a été confiée par un président de la République partant. Va-t-elle se prolonger ?

EG : Je n’en sais rien pour l’instant. Les autorités futures vont probablement poursuivre dans le sens du président Chirac, mais je ne suis pas décideur. Mon travail a consisté à définir le cadre possible de ce centre. J’ai réuni des gens, mis en place un conseil restreint d’études de la question autour de Michel Giraud, Françoise Vergès et Miriam Cottias.

- La France, la République fait-elle son devoir de mémoire à travers cette action ?E-GLISSANT7559.JPG

EG : C’est évident et c’est dans la logique des orientations de Jacques Chirac. C’est lui qui a imposé l’ouverture du musée du quai Branly qui, quoiqu’on en pense (une caverne de pillage des biens du monde) réunit toutes ces richesses en un seul lieu. On ne peut pas s’en passer aujourd’hui pour la connaissance des cultures premières, indigènes… Des cultures du monde. Un centre de la mémoire de l’esclavage va dans le même sens, pour une meilleure appréhension de toute une partie cachée de l’histoire. L’histoire de l’esclavage et de la colonisation sont très proches et le peuple français (à l’exception de l’Algérie et de l’Indochine) n’a pas été en contact direct avec l’esclavage des Antilles et des Amériques. Par conséquent, il y a de grands trous de mémoires. On peut aussi penser qu’en tant que Nation, si la France a un rôle, elle ne peut le remplir si elle n’éclaircit pas de pans entiers de son rapport au monde. C’est la même chose pour la Martinique qui doit prendre conscience de la globalité d’un phénomène comme l’esclavage.

- Vous pensez à qui ?

EG : Je pense à Frantz Fanon qui ne voulait pas être esclave de l’esclavage, être bloqué dans une mémoire paralysante de l’esclavage. Oui, mais si l’esclave est celui qui ne sait pas mais qui essaie de savoir, l’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir. Le reliquat de cette non-science, c’est toujours un trouble, un déséquilibre, une lacune. On le subit sans en avoir conscience.

E-GLISSANT7573.JPG - Que pensez vous de la polémique sur le choix de la date de commémoration ?

EG : Les libérations finales survenues  en 1848 ne se sont pas faites en même temps et les dates sont échelonnées. La libération de 1848 a été un peu spéciale car les esclaves se méfiaient. En effet, il y avait le souvenir de 1794, la première abolition, et  puisde 1802, le rétablissement. En 1848, il y avait encore des survivants de 1802 ! Il y avait de la méfiance envers une décision  de plus.

- Faut-il que chaque pays  choisisse sa date ?

EG : Je ne le crois pas. L’esclavage est un phénomène trop haïssable pour que chaque peuple ramène à lui des pans de ce phénomène. La Guadeloupe et la Martinique ont partagé un destin commun, une histoire commune. La volonté de connaître l’esclavage et, peut-être, de le dépasser, passe par la mise en commun d’une même date. C’est faire preuve d’un nationalisme étroit que de vouloir garder sa date de commémoration. Il ne faut pas perpétuer de dispute. Une seule date est une bonne chose.

ADAMS-GLISSANT7568.JPG- Quelle date retenir, alors ?

EG : Peu importe que la date du 10 mai ait été choisie de manière arbitraire. Elle a été choisie par un comité et Chirac a accepté. Ca a un petit côté centralisateur, mais l’inconvénient est mineur.

- Et le 22 mai ? Et le 27 mai ? Et le 10 juin ?

EG : S’ils veulent, chacun peut conserver sa date pourvu que tout le monde ait une même date pour la commémoration des esclavages. Et c’est le 10 mai ! Ca ne veut pas dire que des communautés ne puissent choisir leur date. N’est-ce  pas, chaque commune a bien sa fête patronale ?

- Quel est votre point de vue sur les mouvements indépendantistes antillais ?

EG : Je suis indépendantiste, hier comme aujourd’hui, mais j’ai un parcours atypique. Il faut avoir une pensée indépendante et beaucoup d’indépendantistes sont encore sous l’assujetion de la pensée venue d’ailleurs. C’est cela qu’il faut éradiquer. Il ne suffit pas de se déclarer indépendantiste pour l’être. La liberté totale de la pensée est le premier critère de la pensée indépendantiste. Dans le monde d’aujourd’hui, je suis persuadé que les interdépendances sont profitables à tous. Mais pour qu’une interdépendance soit profitable, il faut, au départ, de l’indépendance. Sinon, ça tourne rapidement en domination. Je crois que l’interdépendance avec les pays de la Caraïbe, avec la France ou avec les pays d’Europe peut s’envisager et se discuter à condition que l’on soit libre dans sa tête et dans sa pensée. L’indépendance, ce n’est pas le repli sur soi et l’enfermement, les choses les plus terribles.

-Comment comprenez-vous la guerre que le Collectifdom livre au Conseil représentatif des associations noires ?GLISSANT-FXG-7590.JPG

EG : C’est de la stupidité. C’est la marque de la dépendance quand on commence à se battre entre soi. (Il lit un passage de son livre) C’est au commencement des années 1950 que le gouvernement français inaugura et encouragea ouvertement une politique d’émigration des Antillais en France par le biais notamment d’un organisme intitulé bureau de migration des Dom dont le titre avait peut-être l’avantage d’éviter des confusions embarrassantes entre les notions d’émigrés et d’immigrés, ces migrants là étant déjà des citoyens français. L’entreprise n’alla pas sans misère et sans drame, difficultés de travail et de logements décents, racisme latent, impossibilité de revenir pour un temps au pays. Il en est provenu que l’existence de deux communautés antillaises ouvrira peu à peu sur un débat encore plus confus : ceux qui sont restés auront tendance à penser que les émigrés ont cessé d’être Antillais, ceux qui sont installés en France finiront par croire, du moins les plus actifs, qu’ils représentent la vraie différence, à partir de quoi ils ne se définiront plus tellement comme Antillais, mais comme immigrés, discriminés, nègres, descendants d’esclaves, ou peut-être panafricain. Ils rejoindront de plus en plus les autres émigrés ou chercheront d’autres lieux communs à partager. Ce sont là autant de créolisation qui ne se disent pas. La musique échangée, la protestation, la tentative de peser sur la vie politique française sont leurs armes. Et c’est ce qui s’est passé.

- Peut-on parler d’une concurrence entre un courant panafricaniste et un autre plus régionaliste ?

EG : Il y a deux communautés et le fossé se creuse de plus en plus. Les Hindous de Trinidad, Guadeloupe et Martinique reviennent de temps en temps en Inde. Les Antillais ne reviennent pas en Afrique ; ils vont en France et pourtant, c’est de l’Afrique qu’ils viennent. Malgré les efforts de Césaire et la négritude…

- Pourquoi les choses sont si compliquées ?

EG : C’est le rapport à la France. Nous sommes incapables de dire ce que nous voulons. Nous applaudissons à la folie le moindre visiteur qui vient nous flatter. Pourquoi ? Car depuis longtemps, les Antillais sont persuadés d’être inférieurs en identité aux autres peuples car elle est composite. Ils croient que les Africains ont des identités entières. C’est faux. Et les Antillais pensent qu’être composite, c’est être corrompu et dégénéré. Césaire a été important pour rendre la fierté mais il ne permet pas de répondre aux questions actuelles. Une identité composite dans le monde actuel est une richesse et un avantage. Les Antillais se disent descendant des Noirs, d’esclaves, mais ils n ‘assument pas leur identité composite. Ils sont dans un fantasme, dans un rêve et c’est ce qui expliquent qu’ils se battent entre eux. Tous mes amis africains me disent : « En Afrique, on se créolise ! »

GLISSANT-7575.JPG - Vous vivez à Paris, vous enseignez à New York, quels rapports conservez-vous avec la Martinique ?

EG : Mes rapports passent à travers une organisation que j’ai fondée, l’institut du Tout-monde. Il a des activités et entretient des relations entre les différentes cultures qui nous intéressent (les Dom, l’Afrique, l’Amérique du Sud et les Noirs américains). J’essaie d’établir des liens, un mouvement de translation et de transversalité entre ces cultures. Je le fais en tant que Martiniquais. Dans tout ce que je fais, je suis un Martiniquais. Je suis un poète martiniquais. Ca, c’est fondamental ! J’ai des relations avec des amis, dont Patrick Chamoiseau… Que faisons-nous dans le monde ? La question, on peut s’y atteler en tant que Martiniquais même si je ne suis pas en Martinique. C’est peut-être dommage, mais c’est aussi un avantage pour l’idée que le monde se fait de la Martinique. Il y a une représentativité importante de culture. Quand on m’invite, c’est comme poète martiniquais, théoricien de la créolisation, de la pensée des archipels.

- Certains vous voient nobelisable et militent même pour cela. Qu’en pensez-vous ?

EG : Faut pas faire ça ! On me persécute avec cette histoire de prix Nobel alors que je ne me persécute pas moi-même ! Le Nobel est imprévisible, c’est un électron libre. Ce n’est pas la peine de faire des pétitions ! A mon avis, ça les énerve. Il y a de très grands écrivains comme Borgès, Leiris… qui n’ont pas eu le prix Nobel. Si on a le Nobel, on est en noble compagnie, si on ne l’a pas, on est en noble compagnie !

- La Martinique vous a lâché sur votre projet de musée des arts des Amériques, le M2A2…

EG : J’ai déjà raté, il y a dix ans, une proposition… Nous nous sommes retrouvés avec Patrick Chamoiseau et Bertène Juminer pour dire aux Martiniquais : « Ce pays est de plus en plus pollué, nos nappes sont menacées. Changeons la situation, changeons notre économie pour une Martinique écologique et biologique. Les Allemands refuse de payer nos bananes plus chères que les bananes du Cameroun ou du Costa-Rica. Mais si nous vendons de la banane biologique, ils seront prêts à en payer trois fois le prix !… » Nous avons travaillé pendant deux ans et les politiques ont dit… (il n’achève pas). La Dominique a pris ce projet. Sans argent, sans infrastructure ! Si on avait fait ça, il y a dix ans, nous serions en train de sortir du marasme économique. Il faut de l’audace ! Le deuxième projet, le M2A2 était une occasion incroyable. Il y avait soixante peintres d’Amérique latine (Soto, Lam, Matta, Gardenas…) qui acceptaient de donner des œuvres pour constituer le fonds d’un musée à Fort-de-France. Les hommes politiques de la Martinique n’ont pas eu conscience de ce que c’était et ça a capoté sur des raisons obscures.

- Vous êtes le père du concept du tout-monde. C’est un autre monde possible ?

EG : Cela découle directement de l’identité composite. Jusqu’ici, il n’y a eu que des découvertes et des découvreurs. Le nouveau monde était pourtant là depuis toujours… J’appelle tout-monde, un monde dans lequel nous entrons tous ensemble, sans découvreurs, sans découverts. Ce tout-monde, nous ne pouvons le partager qu’en échangeant nos imaginaires et pas par des conquêtes. Les conquêtes ne peuvent être durables…

les-trois-7589.JPG - Pourtant, il y a eu au moins quatre conquêtes durables, la Réunion, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique…

EG : Oui. Parce que ce sont des pays petits où il n’a pas été possible d’organiser longtemps des résistances dans un arrière-pays imprenable comme à Madagascar, en Algérie ou en Indochine. Et en plus, ce qui, aujourd’hui, apparaît comme une richesse (l’identité composite), était une infirmité. Aujourd’hui, le partage de l’imaginaire du tout-monde fait que les peuples à identité composite sont plus aptes à concevoir ce tout-monde. Ceci explique en grande partie la reconnaissance de la littérature antillaise. C’est aussi pourquoi toutes les villes de créolisation ont été prises comme cible par les puissances intégristes, les puissances de la pensée unique : Sarajevo, Beyrouth, New York… Mais c’est ça l’avenir !

 

Propos recueillis par Adams Kwateh et François-Xavier Guillerm

 

Photos de Régis Durand de Girard

 

 M. Glissant dans le tout-monde

Il est arrivé au bras d’une jeune femme. Appuyé sur sa canne à pommeau de bois en forme de hachette, il porte un pardessus en laine bleu clair. L’octogénaire porte beau. Il habite boulevard des Invalides et donne des cours à l’université de New York (celle-la même qui accueille la Guadeloupéenne Maryse Condé). Jeudi soir, il est l’hôte du musée du quai Branly pour la commémoration du 10 mai, l’esclavage, la traite et les abolitions. Il fera des lectures de son rapport qui précise ce que doit être son centre des mémoires des esclavages. Des comédiens liront du Diderot, du Schoelcher, et Toussaint Louverture. Bernard Lubat sera au piano et les grands héros de la lutte anti-esclavagiste seront solennellement nommés. « Villepin m’a dit qu’il viendrait. » Ca n’a pas l’air d’avoir plus d’importance. Quelle reconnaissance pourtant, que celle que lui ont apporté le chef de l’Etat et le chef du gouvernement ! La jeune femme qu’il a présentée comme « Mlle Matta », l’abandonne à la terrasse de la Rotonde. « Je vous confie mon père. » C’est Federica Matta, la peintre et fille du peintre chilien Roberto Matta. Il veut acheter les journaux. L’Equipe et le Monde… Je viendrais en Martinique en décembre, jusqu’en mars. » Paris-Atlanta, Atlanta-Fort-de-France. Ca lui évite de voyager plus de cinq heures d’affilée. « J’irai chez moi, au Diamant… J’ai ma petite maison, à l’entrée du Diamant… » L’œil pétille. Une sirène retentit. « Ca y est, ça commence les flics de Sarkozy. » «  C’est une ambulance… », relance son vis-à-vis. « Même les ambulances, elles résonnent Sarkozy… » Il sort sa plume et dessine sur une page de livre une caravelle, ancrée, et les flots. « Sur toutes les mers du monde » Il pose sa signature et referme La Lézarde, prix Renaudot 1958. L’entretien est terminé. Il salue poliment, chaleureusement, remets son manteau bleu. Il est déjà dans son taxi, la tête dans le tout-monde.

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