Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

  • : le blog fxgpariscaraibe
  • : Caraibes, Antilles, Réunion, Outre-mer, Paris... Le blog des infos du 6e DOM, des gens originaires d'outre-mer à Paris politique economie culture justice société
  • Contact

Recherche

5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 07:23

ITW Jacques Allaire

« Fanon, c’est l’incarnation de la pensée »

Jacques AllaireN’avez-vous pas eu peur de vous confronter à l’écriture de Frantz Fanon ?

On va me dire que ce n’est pas comme ca qu’il fallait faire parce qu’à chaque fois que quelque chose déplace la pensée, c’est attaqué… La question de la traversée artistique, par moments, n’est pas supportée ! Je ne me préoccupe pas de l’analyse du texte, même si je la fais bien sûr, je ne suis pas professeur. Ma question est : En quoi Fanon nous concerne, en quoi sa pensée nous traverse et que peut-on faire de sa pensée ? Vouloir ramener le penseur à l’objectivité que lui-même n’a jamais voulue, c’est une usurpation. C’est le bon moyen pour figer la pensée de Fanon sur l’étagère.

Qu’est ce qui vous attire chez Fanon ?

Il y a quelque chose de très singulier qu’on retrouve chez Fanon comme chez certains philosophes poètes comme Nietzsche ou chez des sociologues comme Bourdieu, c’est qu’il y a une incarnation de la pensée. Fanon est un combattant et chez lui, la notion physique du courage est fondamentale et originaire de la totalité de la pensée. C’est un gamin de 16 ou 17 ans, martiniquais, colonisé, qui part faire la guerre de libération de l’Europe, du monde des colonisateurs. Lui, il pense qu’il va libérer le monde d’un fléau catastrophique qui est la mise en œuvre du racisme dans un système totalitaire qui détruira tout ce qui n’est pas blanc. Il est sûr de s’engager pour une cause juste, la cause absolue à travers laquelle l’humanité pourrait se réaliser ou se perdre. Et il découvre en se battant que les soldats français qui sont à côté de lui sont aussi racistes que les salopards de nazis qu’il a en face. Et c’est la fameuse lettre à sa mère : « Je vais mourir, mais ne dis pas que je suis parti pour une cause juste, dis seulement que c’est Dieu qui m’a rappelé. » Là, on a tout Fanon et c’est un gamin qui écrit ca !

Comment son parcours de psychiatre intervient-il dans la construction de sa pensée ?

Quand il pratique la psychiatrie avec François Tosquelles, le père de la psychiatrie moderne, il découvre qu’il n’y a pas de différence entre le malade et le médecin, que des systèmes peuvent provoquer des névroses, que ce n’est plus l’être qui est victime tout seul des névroses qu’il produirait… C’est cette psychiatrie qu’il va pratiquer en Algérie.

L’Algérie où tout bascule pour lui…

Là, il est noir, colonisé, français, ayant combattu pour la libération et il arrive dans un pays colonisé où les gens ne sont pas noirs, mais on les traite de bicots, de sales bougnoules. Et en plus, on pratique la torture. C’est une colonisation qui pratique la torture pour contrer la rébellion légitime du peuple algérien. Il s’est rebellé dès 1945 quand on interdit aux soldats noirs et arabes de défiler sur les Champs-Élysées en raison des accords passés avec les Américains qui pratiquent la ségrégation. Au nom de l’alliance, on décide de briser son peuple et de l’humilier. On ne les reconnaît plus comme citoyens français alors qu’on leur a imposé cette citoyenneté. Ça veut dire qu’il y a des étages. C’est ca De Gaulle ! Et puis, quelques jours plus tard, on massacre à Sétif parce que la population réclame son indépendance apres avoir participé en premier front à la libération de l’Europe. Fanon s’ancre à ce moment-là dans cette pensée. Il comprend dans son corps ce à quoi il assiste. Il le comprend physiquement d’autant mieux qu’il vient lui-même d’un autre endroit où il y a eu colonisation, mépris, spoliation, mutilation, esclavage.

Quelle actualité attribuez-vous à Fanon ?

La pensée est un matériau disponible, il faut l’utiliser. C’est mon projet de vie et d’artiste. Il ne faut la fixer ni dans un temps, ni dans une époque, ne pas en faire un livre bien rangé dans une bibliothèque. Ce qui se passe quand on est en relation avec une œuvre ou une pensée, c’est qu’on est traversé par elle et c’est la seule chose qui importe. Cette pensée peut alors s’animer, produire quelque chose et je le prouve. Pourquoi Fanon, alors qu’il est en pleine révolution, en pleine guerre armée, dit que ce que nous allons faire est la pensée de Césaire ? Nous allons faire ce qui est ecrit dans cette pièce. C’est bien de cela dont il est question. Pourquoi Taubira est la seule à citer Fanon ? Pourquoi n’est-ce pas elle qu’on a élue ? C’est la seule femme politique qui a un projet d’humanité. On perd notre temps à élire des gens qui n’ont que des programmes d’administrateur de biens… On m’a appris que le peuple français s’est défini dans la révolution française. Pourquoi m’a-t-on appris celaa pour me le reprocher après ? C’est dans la révolution que l’être trouve son identité. Ce qui rend pertinent Fanon, c’est le racisme avoué ou larvé de nos sociétés.

Vous insistez sur la nécessaire réhabilitation de l’homme, pourquoi ?

S’il faut le réhabiliter, c’est qu’il faut le redéfinir. Il y a un problème de perversion de nature. C’est pour ça que j’ai installé dans le décor une forêt inversée. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec l’intégration désastreuse qui produit des êtres abandonnés, des gens en situation de colonisés par le travail, par le système social, par la loi qui n’est plus que répressive et ne travaille plus au bonheur de l’humanité, préoccupée par la seule organisation dédiée au commerce. C’est cela que dénonce Fanon.

Certains vous reprocheront d’avoir fait jouer des Noirs par des Blancs…

Il y a bien des Noirs qui jouent des Arabes ! Mais quand il y a un mort au théâtre, on n’engage pas un mort pour le jouer !

Propos recueillis par FXG, à Paris

Partager cet article

Repost0

commentaires

thierry 05/11/2013 08:45


Chacun peut comprendre que pour monter une pièce il faut en avoir "la permission". Jusqu'à quel point un Art peut-il être soumis à une mouvance politique sans perdre sa liberté ? Un Fanon du
théâtre, quand bien même colonisé, serait celui qui arrêterait de s'exprimer, jusqu'à en mourir, si sa liberté de penser n'en était plus une. Il y a encore du travail à faire.

Articles Récents