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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 05:53

Interview Christiane Taubira

« La vigilance est en train de tomber »

Christiane-Taubira.jpg10 ans après le vote de la loi faisant de l’esclavage et de la traite des crimes contre l’humanité, qu’estimez-vous que ça a apporté à la France ?

Ce qui est acquis, c’est le respect de l’article 2 sur l’enseignement scolaire. On le voit bien à travers les deux rapports annuels qui sont produits par les études nationales de recherche pédagogique et le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Ces rapports montrent bien qu’au niveau des collèges et des lycées, les programmes scolaires se sont enrichis de cette histoire en l’abordant sous des angles différents. Ca peut être directement sous l’angle de l’histoire de la traite et de l’esclavage, celui des échanges entre les trois continents, celui des oppressions et des servitudes sous toutes leurs formes… Cette histoire est de mieux en mieux enseignée. Ma deuxième satisfaction est que de plus en plus d’élus locaux dans de très nombreuses villes ou département prennent des initiatives et font un travail sur le terrain. Il y une inscription dans l’espace public, des baptêmes de rue, des manifestations, des revues, des événements avec des associations…

Cela permet-il de dire que la France a pris la mesure de sa part dans l’histoire de la traite et de l’esclavage ?

La France l’a prise dans la mesure où la loi qu’on appelle loi Taubira est une loi de la République. Elle confère un certain nombre d’obligations pour les autorités officielles. Alors on a observé évidemment que les deux dernières années, le président de la République avait disparu. Semble-t-il qu’il doive réapparaître ce jour… C’est tant mieux, mais en tout cas, c’est bien la loi qui crée cette date de commémoration nationale et cela veut dire que les plus hautes institutions de la République en ont pris acte. Depuis six ans que le 10 mai est la date officielle de la commémoration, êtes-vous satisfaite de la manière dont se sont déroulées ces journées nationales ? Comme je vous l’ai dit, ces deux dernières années, la plus haute autorité avait disparu… Le président inaugurait le musée de l’Aquitaine à Bordeaux… Mais oui et puis l’année précédente, il était en Allemagne et puis, cette année, il aurait pu aller en Chine ! Lorsqu’on fait le calendrier, la date est fixée d’avance. On peut choisir d’être là ou d’être ailleurs…

Cela ne révèle-t-il pas qu’il peut y avoir une instrumentalisation de cette journée ?
Il y a ce risque mais les gens sont lucides. Si vraiment le retour du président de la République signifie que, simplement, il calcule par rapport au rendez-vous politique de la présidentielle l’année prochaine, c’est son affaire car il a un grand risque d’effet boomerang. Les gens vont bien se rendre compte… Lors de la panthéonisation d’Aimé Césaire, les gens ont bien vu que l’UMP, le parti du président, était en pleine dérive avec Vaneste qui vient dire que cette loi est la loi de la honte, avec ce fameux débat sur l’islam… Les gens vont faire la part des choses. Et s’il y a une tentation d’instrumentalisation, je pense qu’il y aura un boomerang certain.

Entre ceux qui sont contre toutes les lois mémorielles et ceux qui vantaient les aspects positifs de la colonisation, est-ce que vous comprenez que cette loi puisse déranger ?

Bien entendu parce que ce sont des courants de pensée différents. Cela est inspiré par des valeurs sur les libertés individuelles, sur l’égalité que l’on peut concevoir entre les individus de culture, d’apparence, d’origine, de croyance, d’accents différents… Oui, il y a des idéaux différents qui s’affrontent et cela ne m’étonne pas. J’entends des députés qui montent à la tribune et qui font des discours qui ont l’étoffe de ceux qu’on entendait sous la 3e République, avec le talent en moins ! Mais dans le fonds, la pensée est la même : la certitude gonflée d’une supériorité sur les autres, la condescendance qui les fait regarder les autres de très haut. Je ne suis pas surprise de cette confrontation de courants de pensée, de perception différentes du monde.

Quand on voit les résultats du Front national aux dernières élections cantonales ou à l’affaire de la Fédération française de football, croyez-vous que la loi Taubira aurait les mêmes chances d’être adoptée qu’en 2001 ?

On a eu une fenêtre particulière et pourtant, ça n’a pas été simple. On a eu un combat extrêmement difficile et même ceux qui étaient d’accord, subissaient des pressions avec une tentation de dévitaliser la loi. Je ne vais pas faire de politique-fiction et vous dire que ça ne passerait pas. Oui, il y a une résurgence d’outils de représentation qui ont été produits pour justifier le système économique de l’esclavage. De grandes théories raciales et racistes ont été construites à la période de l’esclavage pour justifier le fait qu’on allait chercher cette main d’œuvre dans un continent où il se trouve que tous les gens étaient noirs… Tout ça est en train de remonter, les inhibitions sont en train de disparaître, la vigilance est en train de tomber et des choses qu’on n’aurait pas osé dire il y a quelques années, remontent. Ce n’est pas plus mal qu’elles remontent parce que la faute serait de croire que c’et un sujet consensuel. C’est loin de l’être !

Récemment, le Sénat a rejeté l’idée d’une loi qui punirait ceux qui nient le génocide arménien…

Il y a une ambiance générale. En 2001, la France a osé reconnaître le génocide des Arméniens mais maintenant il y a une régression dans la conception des valeurs humanistes, dans les choix et les convictions. Elles s’expriment avec tapage dans la société par la voix notamment de Mme Le Pen mais malheureusement, elle pourrait être dans les esprits.

Comme dans les instances dirigeantes de la FFF ?

Je ne me permettrai pas de dire que Laurent Blanc est raciste parce que je ne le connais pas. Mais lorsque je dis que les vigilances sont en train de tomber, c’est ça que ça veut dire. Nous avons tous reçu des clichés, des préjugés ; on nous a tous inculqué d’une façon ou d’une autre ces représentations qui viennent de ces théories racialo-racistes. Et si on ne fait pas gaffe, ça remonte. Sans être raciste, sans avoir de préjugés, même quand on n’a aucun problème avec les Noirs ou les personnes différentes, le jour où il y a des situations comme celle-là, on se rend compte qu’il y a des choses qui remontent…

« Il est encore fécond le ventre d’où est sortie la bête immonde. » Brecht reste d’actualité ?

Absolument. Alors ça ne veut pas dire que Laurent Blanc est raciste mais ça devrait l’interpeller et il devrait reconnaître qu’il a dit là quelque chose de raciste parce qu’il se réfère à des représentations raciales. Il devrait dire qu’il n’adhère pas à cela et qu’il regrette d’avoir pu le penser et l’exprimer.

Un certain nombre d’associations afro-antillaises souhaitent se servir de votre loi pour exiger des réparations. Cela vous paraît-il légitime, et si oui, quel type de réparations ?

Dans l’édition originale que j’avais rédigée, il y avait un article sur les réparations. Je proposais la lise en place d’un comité de personnalités qualifiées pour estimer comment on évalue le préjudice et comment on fait des propositions de politiques publiques de réparations. Mais depuis le début, je suis absolument claire, il n’est pas question de réparations par des subventions, des dotations financières ni à des individus, ni à des groupes. Mais par contre, des politiques publiques qui prennent acte du fait que le système esclavagiste a écrasé l’expression artistique et culturelle, oui. Par exemple, des politiques pour faire un effort particulier pour que ces expressions se retrouvent, qu’on puisse rechercher comment elle s’est faite à cette époque, et comment on peut la récupérer. Dans le domaine économique, par exemple en Guyane où l’Etat a accaparé les terres jusqu’à 90 % du foncier dans certaines îles où l’on se rend compte que le patrimoine foncier est resté entre les mêmes mains de génération en génération, que l’accès au contrôle des moyens financiers aussi, que les actionnaires des banques sont les mêmes aussi. Il y a des réparations à faire ! Et là, l’Etat doit s’impliquer avec des réformes agraires, des rachats de terrains. Il ne s’agit pas d’organiser la guerre civile mais de recréer des conditions d’égalité, de justice et de promotion sociale.

Nantes assume sans pathos, dîtes-vous. Ce n’est pas toujours le cas des descendants d’esclaves. Comment peut-on dépasser cela ?

Ca reste chargé parce qu’il y a beaucoup de souffrance qui génère du ressentiment. Et ce ressentiment va durer tant qu’un certain nombre de débats nauséeux vont continuer. On ne pourra pas réparer le crime, c’est posé, c’est définitif, mais on peut réparer certaines conséquences à la fois du système esclavagiste et de la façon dont on est sorti de ce système puisque les maîtres ont été indemnisés. Cela a consolidé les injustices. Si on ne fait aucun effort pour réparer les conséquences qu’on traîne aujourd’hui encore, il est normal qu’il y ait du pathos. Moi, je ne souhaite ni pathos ni rancœur car ça n’a aucun effet sur les personnes qui sont cyniques et qui font semblant de ne pas voir. Par contre, ça détruit ceux qui sont en train d’entretenir cette rancœur. Voilà pourquoi, il faut arriver à toucher une certaine légèreté, une certaine distance par rapport à cette histoire. Cependant, je comprends tout à fait cette rage. Par moment, moi-même, je combats ma propre rage parce qu’on est confrontés à des gens extrêmement cyniques, des gens qui, si la traite et l’esclavage étaient encore autorisés, le pratiqueraient sans état d’âme.

Propos recueillis par FXG (agence de presse GHM)

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