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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 06:25

Frederic-Regent.JPGFrédéric Régent, maître de conférence à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, co-signe avec Gilda Gonfier et Bruno Maillard "Libres et sans fer, paroles d'esclaves français" chez Fayard. Interview.

"Le système esclavagiste a permis au maître d'exercer sa perversité dans une quasi impunité."

On a toujours dit que la parole des esclaves était rare, alors comment vous y êtes-vous pris pour en rassembler autant dans cet ouvrage ?

Livre-paroles-d-esclaves-couv.jpgNos sources sont de deux ordres. Pour les Antilles, il s'agit de chroniques judiciaires publiées dans la presse de l'époque ; pour la Réunion, il s'agit d'interrogatoires menés par des juges, des commissaires de police et qui sont retranscrits par un greffier. Nous n'avons pas pour les colonies françaises d'autobiographie d'esclave comme cela existe dans les colonies britanniques ou les Etats-Unis, donc ces témoignages sont d'autant plus précieux même si ce ne sont que des bribes, des fragments...

Comment avez-vous eu l'idée de fouiller cette base documentaire ?

Gilda Gonfier a trouvé d'abord deux chroniques judiciaires, les affaires Valentin et Texier Lavalade. Bruno Maillard, de son côté, avait fait sa thèse sur les Noirs des prisons à la Réunion. Il faut en parcourir des journaux avant de trouver des chroniques judiciaires avec des témoignages. Dans les sources judiciaires, nous avons beaucoup d'arrêts, de décisions de justice mais pas toujours des témoignages... Ce que nous avons sélectionné dans les témoignages, c'est quand les esclaves parlent d'eux, de leur vie quotidienne. Nous n'avons pas traité les affaires judiciaires, ce n'était pas notre objet. Nous avons vraiment essayé de trouver des esclaves parlant de leur quotidien. Les témoignages s'étendent de 1787 jusqu'à 1848, soit les cinquante dernières années de l'esclavage. Certains sont des témoignages d'esclaves accusés d'un vol, de violences, d'un meurtre, ou de marronnage... Et puis il y des esclaves qui se sont plaints des mauvais traitements infligés par leur maître.

C'est surprenant d'apprendre que des esclaves ont pu se plaindre...

L'édit de mars 1685, c'est-à-dire le code noir, précise en son article 43 : "Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs qui auront tué un esclave sous leur puissance ou sous leur direction et de punir le maître selon l'atrocité des circonstances..." A cette époque-là, ce ne sont pas les esclaves qui peuvent porter plainte contre leur maître, ce sont les officiers de justice. La loi Mackau de 18945 autorise l'esclave à saisir le procureur lui-même. 

Alors qu'apprend-on sur la situation de l'esclave au XIXe siècle ?

Ce qui est nouveau, au regard de ces procédures, c'est qu'on a longtemps voulu présenter les plantations comme des camps de concentration, mais on se rend compte que ce sont des milieux très ouverts où les gens passent d'une plantation à l'autre assez facilement. C'est le principal apport de cet approche : l'esclave a une certaine autonomie dans le cadre de la plantation. Beaucoup d'entre eux ont des compagnes qui sont à l'extérieur de la plantation et ont des moments de liberté où ils peuvent travailler pour eux. Cela a déjà été développé par Caroline Oudin-Bastide à travers le témoignage de voyageurs ou de propriétaires d'esclaves, mais là, nous avons des témoignages émanant d'esclaves eux-mêmes.

A vous entendre, on pourrait penser que les esclaves étaient bien traités dans les colonies françaises. Qu'en est-il réellement ?

On ne peut pas répondre à cette question comme cela. Ca dépend du maître... Un même maître peut bien traiter la quasi-totalité de ses esclaves, donner la liberté à des femmes qui sont ou ont été ses concubines, aux enfants naturels qu'ils ont eus avec elles, et puis d'un autre côté, s'en prendre très violemment à un esclave jusqu'à la mort. Il n'y a pas de règle ! Chaque esclave a vécu une situation différente, chaque maître a vécu aussi une situation différente avec chaque esclave. Ce que l'on peut dire, c'est que le système esclavagiste a permis à chacun qui détient la propriété d'un esclave d'exercer sa perversité sans quasiment aucune limite. C'est pourquoi on ne peut parler de bons ou de mauvais maîtres.

Il y a un autre aspect moins connu qui apparaît dans l'ouvrage, ce sont les relations entre esclaves. On est loin d'une solidarité de classe !

Au sein de la plantation, il y a une hiérarchie entre esclaves. Il y a celui qui tient le fouet et qui commande les autres, c'est un esclave. Parmi les domestiques, il y a ceux qui jouent parfois le rôle de dénonciateurs de complot. Entre les esclaves eux-mêmes, il y a des formes de mépris entre les créoles, ceux qui sont nés aux îles et qui sont christianisés, et ceux qui viennent juste d'être importés par la traite négrière d'Afrique. Il n'y a pas d'unité, pas de solidarité panafricaine sur les plantations. C'est un mode où chacun essaye de survivre et, parfois, la liberté des uns se fait au détriment de l'exploitation des autres. Le désir, la volonté des esclaves est d'obtenir la liberté. Ils recherchent davantage une liberté dans le cadre d'une stratégie individuelle ou familiale que dans le cadre d'une stratégie collective.

Est-ce que ces hommes ont conscience de leur chosification, de leur état d'esclave ?

Oui, ils ont clairement la conscience qu'il existe deux états : un état d'esclave et un état de liberté ! Ils ont conscience aussi d'être maltraités même si c'est difficile à quantifier. Maintenant, ont-ils conscience de leur chosification ? Le travail que nous avons mené est d'inscrire ces esclaves dans leur humanité. D'un autre côté, ce qui intéresse les maîtres, c'est avoir une puissance de domination sur des hommes et des femmes et de gagner de l'argent. Il n'y a pas un projet de déshumanisation de l'esclave de la part des maîtres. C'est une lecture de l'esclavage qui est très théorique. Dans la pratique, les maîtres ont ce sentiment de supériorité, cette volonté de puissance, de domination, y compris quand ils donnent la liberté à un esclave...

Et pourtant votre ouvrage montre aussi que ce sont des humains qui vivent des histoires d'amour...

Les esclaves vivaient avec des sentiments et aussi une certaine quête du bonheur malgré leur statut. Sur ce sujet, nous n'avons que des fragments... Mais ce qu'il faut aussi noter, c'est qu'il existait une misère sexuelle et affective chez les hommes plus nombreux que les femmes. Une partie des femmes sont captées par les maîtres, les économes et les commandeurs. Ca n'empêche pas ces concubines esclaves de fréquenter d'autres esclaves... Mais les possibilités de l'esclave cultivateur d'avoir une compagne régulière sont proportionnellement beaucoup plus faibles. On attribue au commandeur Jean-Baptiste sept compagnes. Et lorsqu'il tombe en disgrâce, une de ses compagnes part avec un autre esclave... On est dans des situations où celui qui est en bas de l'échelle sociale a un accès à l'affection beaucoup plus limité que celui qui est en position de puissance.

Propos recueillis par FXG, à Paris

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