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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 18:10
patrice-2.jpgLa Guadeloupéenne Patrice-Flora Praxo expose à Paris, 11 rue Bonaparte (galerie Agnès Dutko), une série de toiles consacrées à la mémoire de l’esclavage. Entretien.
« C’est complexe d’être Antillais »
Pourquoi avoir intitulé votre exposition Traces ?
Ce mot est apparu dans le texte qu’Edouard Glissant a écrit en préface du catalogue de mes toiles. J’ai été très touchée qu’il ait eu le désir de voir les toiles. Il a 80 ans, sa canne et il a monté les marches de l’escalier pour venir voir mes toiles. Quelle chance j’ai, me suis-je dis. Il a regardé. Je lui ai demandé s’il voulait que je lui parle… « Surtout pas ! », s’est-il exclamé. J’ai compris qu’il aimait.
Qui sont ces gens sur la toile ?patrice-1.jpg
Des gens qui souffrent. Je me suis identifiée à ces gens. Les traversées sont loin, mais quelque chose est resté en nous. On ne parle pas beaucoup de l’esclavage, maintenant on commence à en parler et c’est tant mieux. C’est nous qui pouvons réparer notre souffrance… Les politiciens peuvent choisir des dates, mais la vérité est qu’ils ne sont pas investis. Ils font pour faire plaisir au peuple et je suis heureuse de savoir que les gens des Antilles aient choisi leur date car nous vivons avec ces traces. C’est complexe d’être Antillais. Ce sentiment de supériorité qui existe vis-à-vis des Africains me dérange car nous venons tous de l’Afrique et les Antillais, encore plus concernés, refusent cette part d’eux-mêmes. Nous devons nous soigner de cette souffrance et pour cela, il faudrait que les Antillais prennent leur part. L’Afrique est présente dans ma vie depuis que je suis toute jeune. A 19 ans, j’étais une Africaine au cinéma dans mon premier film, Aziza de Niamkoko… L’Afrique est en moi mais quand je parlais de l’Afrique aux Antilles, c’était perçu comme un reniement des Antilles. Dans ma famille, on ne comprenait pas que je joue une Africaine
Quel est votre rapport à la couleur des gens ?
J’ai du mal à faire abstraction de la couleur de l’autre, mais j’ai besoin de ressentir que l’autre aussi puisse faire abstraction de ma couleur. Mais pourquoi faire abstraction ? Pourquoi chasser la nature, la sincérité ? J’aimerais bien savoir si un jour il y aura une pause dans cette complexité… Heureusement qu’Edouard Glissant existe !
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Il vous a aidé à vivre ?
Aujourd’hui, je me sens réparée. La souffrance est sur pause dans ma vie. Pas sur stop, ce n’est pas prudent ! Je ne joue pas avec le sacré.
Comment bascule-t-on du cinéma à la peinture ?
Un jour, j’ai pris un taxi. Le chauffeur était un Noir et il était ivre. Je n’ai pas osé lui demander d’arrêter la course. J’ai un problème avec celui qui est comme moi et j’avais tendance à perdre ma personnalité par rapport à l’autre. Je n’étais pas sincère… Je suis juste une femme noire qui veut… Il n’y a pas de mot.
C’est alors que la peinture intervient ?
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Au début, les personnages étaient noirs puis je me suis dit que le blanc était moins effrayant dans la mémoire collective. Et en pensant aux êtres entassés dans les cales des navires négriers, je me suis dit qu’ils n’étaient que des contours. On leur avait enlevé le naturel, l’humanité. Il ne restait d’eux que l’enveloppe noire. A la fin 2006, j’ai été prise d’une hésitation devant mes toiles. Elles me pesaient… J’étais prête à lâcher. J’ai entendu Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau au salon du livre de l’Outre-mer. Dans leur dialogue, Edouard Glissant a dit : « Il faudrait une peinture réaliste pour montrer le gouffre… » Je savais. J’ai su qu’il fallait que je continue ces quatre années de travail. Aujourd’hui, ce travail est achevé et je ne veux plus revenir dessus mais je voudrais faire venir ces toiles aux Antilles.
C’est important pour vous ?
L’intérêt qu’on porte à mon travail est un soulagement. Actrice, on ne s’intéressait pas à moi. J’étais Africaine dans mes rôles et là, c’est mon histoire avec les Antilles. Il se passe quelque chose… Quand je peignais, j’étais cette femme qui aurait pu vivre ça.
patrice-3.jpgUne femme comme celles du livre de Fabienne Kanor, Humus ?
J’ai peint un diptyque que j’ai appelé Entre elles. C’est une référence au livre de Fabienne Kanor… Ces femmes souillées, violées qui préféraient mourir plutôt que de vivre l’autre humiliation, celle de devenir esclaves. Dans le bateau, elles n’étaient encore que des prisonnières. En se jetant à l’eau, elles ne faisaient pas que se suicider, elles se libéraient. Il y avait du respect entre elles, elles devenaient Entre elles. Les titres de mes toiles sont au pluriel car ces femmes devenaient une par la promiscuité dans les cales.
C’est cela qui explique votre regard sur votre couleur ?
Ma réaction pour avoir un autre regard sur les Noirs, un comportement ancestral… Je n’aime pas l’idée du communautarisme mais nous sommes liés. Quand je peignais, j’ai écouté un moment la musique du film Amistad. C’était une erreur ! Plus j’écoutais, plus je me défaisais de moi, plus je m’identifiais aux esclaves, plus je maigrissais… J’ai arrêté d’écouter cette musique qui me faisait souffrir. Je veux faire partager cette réflexion aux Antilles car ces toiles m’ont réparée, m’ont soignée.
Quelle est votre démarche esthétique avec un tel sujet ?patrice-10.jpg
Quand il a vu mes toiles, Edgar Morin a dit : « C’est tragique et beau. » Je n’ai jamais aimé le mot beau, mais je l’accepte car je n’ai pas voulu montrer l’insupportable mais la promiscuité. L’abstraction rend supportable l’horreur de cette promiscuité. Zoran Music a peint l’horreur de la déportation des Juifs, il a peint des tas, des tas de gens... Dans sa dernière toile, Fauteuil gris, il y a tout le travail qu’il a peint sur les camps, les tas de gens dehors. Ce fauteuil gris symbolise tout son travail sur la déportation et c’est l’abstraction qui montre l’horreur.
Son travail a été l’élément déclenchant pour votre travail sur l’esclavage ?
Il a souvent dit : « Nous ne serons pas les derniers à devenir des tas… » Un jour, il a vu homme sortir d’un tas de corps. C’est la folie, comme ces femmes qui se jettent à l’eau. Elles sont devenues folles. Car il y a une part de folie quand on veut mourir, il n’y a plus de repère. La phobie de l’eau que j’ai, comme beaucoup d’Antillais, vient de là. J’ai peint avec ma mémoire ancestrale. Je n’ai pas vécu cela, mais j’interdis à quiconque de me dire que je n’ai pas vécu cela en peignant ces toiles. Et je me suis forcée à aller contre ma nature, en faisant de la natation, de la plongée.5.jpg
Alors votre prochain travail sera tout autre ?
Je travaille sur la sensualité à travers les fleurs. Les fleurs sont difficiles à apprivoiser. J’ai commencé à peindre des fleurs et j’ai découvert leur sensualité, leur féminité, leur volupté. C’est difficile, on ne peut pas tricher en peinture. Si les fleurs résistent… Le devoir d’un peintre est d’être sincère d’où la difficulté de parler de sa peinture…
patrice-6.jpgVous avez passé votre enfance en Guadeloupe. Quels souvenirs en gardez-vous ?
De beaux souvenirs… La rupture avec ma terre natale si jeune, ma mère, ma famille, la chaleur, les fruits, tous les clichés a été un déchirement. Je n’ai que de beaux souvenirs et si j’ai pu rebondir après des expériences désagréables c’est parce que j’ai eu ces moments de bonheur, petite fille.
Pourquoi ce départ ?
J’ai quitté la Guadeloupe, j’avais 9 ans. Je devais entrer en sixième comme ma sœur Patricia d’un an plus âgée. Ma mère voulait me donner plus que les autres (j’étais la dernière) et elle m’a envoyée chez ma sœur aînée en métropole où je devais m’occuper de sa fille âgée de deux ans et demi… Ca construit et ça déconstruit. J’étais très jeune pour avoir une si grande responsabilité. Puis j’ai eu d’autres neveux et nièces à m’occuper. C’était lourd pour moi. J’ai pardonné à ma mère et je retourne aux Antilles, pour la voir…
Bio expresspatrice-5.jpgPatrice-Flora Praxo est née le 24 novembre 1966 aux Abymes. Débarquée en 1976 aux Mureaux pour aider ses sœurs, elle finit par obtenir, en 1981, d’être prise en charge par la DDASS. A 17 ans, elle entre à la Paris american academy, une école d’art, puis elle prépare le concours du conservatoire d’art dramatique avec Bakary Sangaré. Elle échoue d’un cheveu par deux fois. Elle commence alors une carrière d’actrice. A 21 ans, elle joue un lutin dans le Roi Lear de Godard, partage l’affiche avec Nicolas Cage en 1989 dans Time to kill. Puis elle devient photographe et se spécialise dans les portraits d’écrivains, de penseurs. Elle rencontre Yves Simon dont elle devient la compagne et la muse. Puis c’est la découverte de Zoran Music et son travail de peintre sur Dachau. Elle aussi peindra l’indicible.
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