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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 07:25
Les signataires du nouveau PLOM 2020-2022

Les signataires du nouveau PLOM 2020-2022

La Cour des comptes plombe le plan logement Outre-mer

Ce n’est pas une surprise puisque dès avril 2019, la ministre des Outre-mer reconnaissait que le plan logement Outre-mer 2015-2020 (PLOM) était un échec. La Cour des comptes vient donc juste enfoncer le clou : « L’objectif visé de construction de 10 000 logements neufs par an n’a pas été atteint et les problèmes majeurs d’un habitat informel ou insalubre persistant, d’un habitat social ancien dégradé et de centres-villes en dépérissement aux Antilles n’ont pas été réglés. » C’est dire si le PLOM 2020-2022 devra redresser l’affaire ! Et là-dessus, le MOM compte très fort sur l’arrivée d’un nouvel acteur, CDC Habitat, qui a pris une participation dans les sociétés immobilières d’Outre-mer. Quel est l’état des lieux du logement social en Outre-mer ? Il y a 775 000 habitations dont 155 000 logements sociaux pour une population de 1 721 000 ayants droit potentiels, soit un taux d’éligibilité supérieur à celui de la métropole. Ce parc a bénéficié, de 2002 à 2017, de financements cumulés de l’État (en subventions de la ligne budgétaire unique — LBU — et en dépenses fiscales — défisc au logement social — supérieurs à 3,6 milliards d’€. Les financements publics se partagent jusqu’ici entre incitations fiscales (introduites en 2009) et subventions financées par la LBU, confiée au ministère des Outre-mer.

La direction du budget, répondant à la Cour à propos du niveau des financements alloués au logement par la LBU, a souligné la sous-consommation chronique de ces crédits – 65 M€ non consommés en 2018, soit 28 % des crédits de paiement (CP), et encore 74,30 M€ en autorisation d’engagement et 48M€ en CP non consommés en 2019 . Elle a rappelé l’accumulation de 758 M€ de restes à payer dont près du quart antérieurs à 2014, et de retraits d’engagement à hauteur de 18 %, ce qui lui fait conclure « qu’une quantité importante de projets est lancée de façon précipitée ».

L’absence de planification à l’échelle intercommunale freine l’intervention des établissements publics fonciers dont la stratégie dépend des plans d’urbanisme, d’aménagement et d’habitat et porte atteinte à la territorialisation de la politique locale du logement. En Martinique, la majorité des plans locaux d’urbanisme (PLU) ne sont que la simple transformation des plans d’occupation des sols et sont donc généralement anciens. Le recours excessif au zonage « habitat diffus », à la constructibilité limitée, les rend imprécis. Un seul des quatre établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) de l’île dispose d’un plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi). En Guadeloupe, sept communes seulement sur 32 disposent d’un PLU approuvé ou en cours de révision et aucun des six EPCI n’est doté d’un PLUi. Selon l’établissement public d’aménagement foncier de Guyane (EPFAG), « la majorité des PLU de Guyane n’est aujourd’hui plus en phase avec les projets d’aménagements, ni avec le SAR ». Aucun des quatre EPCI de Guyane n’a édicté de PLUi.

La défiscalisation a permis de financer 5 259 logements sociaux en 2018 tout en renchérissant le coût de construction de 20 % à 30 % en moyenne par rapport à la métropole. Ainsi, la Cour estime qu’avant 2010 un million d’euros de financement public, alors uniquement d’origine budgétaire, permettait de construire 38 logements outre-mer alors que depuis cette date, majoritairement appuyé sur des dépenses fiscales, il ne permet plus que de construire 16 logements.

L’année 2017 avait été marquée par la baisse du nombre de logements mis en chantier, du fait notamment de mouvements sociaux en Guyane et à Mayotte, de perturbations climatiques aux Antilles, de difficultés de programmation de certains bailleurs sociaux et des problèmes récurrents de mise à disposition de foncier. Or, malgré la priorité affichée du ministère des Outre-mer de promouvoir un habitat répondant aux besoins des populations d’outre-mer, les dépenses budgétaires en faveur du logement n’ont jamais été aussi faibles au cours de la décennie passée qu’en 2018 : 159,3 M€ en autorisations d’engagements et 162,9 M€ en crédits de paiement. Mais promis, tout ira bien pour la période 2020-2022.

FXG

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 07:13
Le préfet de Martinique poursuivi

Affiche des ananas : le parquet général demande le dépaysement à Paris

Le 3 août dernier, Kévin Zobal, Wilhem Antonin, Charles Moussard, Bruno Pelage, Axel Dédé, Lubert et Teddy Labonne, plus connus sous l’appellation collective des « sept d’Océanis », ont cité le préfet de la Martinique Stanislas Cazelles à comparaître ce 30 septembre devant le tribunal judiciaire de Fort-de-France pour répondre du chef d’injures publiques à caractère racial. Cette citation directe se fonde sur l’émission d’une affiche le 22 mai dernier dans le cadre de la crise sanitaire, préconisant une distanciation sociale d’un mètre ou 5 ananas.

Le parquet général de Fort-de-France a déposé une requête en dépaysement à la chambre criminelle de la Cour de cassation. Dans sa requête datée du 26 août, Pierre-Yves Couilleau, le procureur général, écrit : « Selon les plaignants, cette affiche révèlerait une forme de mépris à l’égard des Martiniquais en ce qu’elle soulignerait leur incapacité à apprécier autrement la distanciation que par une représentation imagée ». Il est vrai que le soir même où cette affiche était posée, le préfet de la Martinique écrivait dans un twitt : « Nous venons de retirer l'illustration publiée hier concernant la distanciation physique. Nous présentons nos excuses si elle a pu heurter certains d'entre vous. L'unique objectif était de montrer l'importance de la distanciation face à l'épidémie. »

Pour autant, le parquet général indique dans sa requête que « deux arguments militent pour un dépaysement de cette affaire vers une juridiction n’appartenant pas aux juridictions d’Outre-mer », c’est-à-dire que non seulement, il conviendrait de dépayser mais surtout pas en Guadeloupe ou en Guyane. Il ne s’en explique pourtant pas au risque de laisser entendre l’existence de justices différentes selon que l’on se trouve en Outre-mer ou dans l’Hexagone… Cette précision exclusive aurait pourtant tendance à entériner le caractère délictueux de l'affiche... Le premier argument développé par le représentant de la société est de considérer que « les relations professionnelles étroites entre le ministère public de Fort-de-France, plus généralement les juridictions, avec l’autorité préfectorale martiniquaise rendraient soupçonnable, au nom de l’impartialité objective, toute décision juridictionnelle. » Le procureur général évoque ensuite « la situation très tendue que connaît la Martinique depuis environ une année » et les « débordements devant le tribunal judiciaire notamment le 13 janvier ». Il parle donc des sept d’Océanis, ceux-là même qui le 3 juin dernier avaient trouvé le palais de justice fermé avant d’apprendre que leur procès avait été renvoyé sine die… M. Couilleau estime que les « attaques incessantes dont singulièrement le ministère public fait l’objet en raison de son action, ne permet pas de penser qu’une telle affaire puisse, ne serait-ce même, que sur le terrain de la recevabilité, être examinée sereinement à Fort-de-France. » C’est pourquoi il sollicite de la Cour de cassation qu’elle désigne le tribunal de Paris. Consultée, la défense des plaignants n’a pas souhaité faire de commentaire. La dernière fois qu’une affaire a été dépaysée à Paris, c’était l’affaire Green Parrot qui s’est terminée en eau de boudin, renvoyant le parquet de Fort-de-France à ses responsabilités.

FXG

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 05:16
Antoine Karam, lors de la présentation du rapport au Sénat, le 15 septembre 2020

Antoine Karam, lors de la présentation du rapport au Sénat, le 15 septembre 2020

Le Sénat se penche sur le trafic de coke en Guyane

Le rapport de la mission sénatoriale sur le phénomène des mules entre Cayenne et Orly a été adopté mardi matin à l’unanimité. Il préconise que l’autorité régalienne prenne des mesures ambitieuses avant que les dérives maffieuses ne prennent le dessus.

C’est la première fois qu’un travail parlementaire fait un point précis sur le trafic de cocaïne entre la Guyane et l’Hexagone. Le flux représente tout de même 15 à 20 % du marché hexagonal dont on estime à 600 000 le nombre de consommateurs réguliers. La Guyane, à l’intersection stratégique des zones de production et de celles de consommation, connaît de tels déséquilibres économiques et sociaux, que le trafic de cocaïne est devenu une opportunité à laquelle ne résistent pas non seulement une jeunesse défavorisée socialement, mais également des adultes plus âgés et des mères de famille. C’est que la rémunération des mules se situe entre 2 000 et 10 000 euros. « On estime, indique le rapporteur Antoine Karam, qu’en temps normal, entre 20 et 30 passeurs de cocaïne souhaiteraient prendre chaque vol au départ de Cayenne en direction d’Orly et que 8 à 10 y parviendraient. » Ce ne sont pas les deux scanners installés à Félix-Eboué, ni les 25 douaniers sur l’ensemble du territoire qui dissuadent les passeurs, ni les investisseurs. Le trafic est rentable puisque le kilo de cocaïne se négocie à 3500 euros pour être revendu au moins dix fois plus. Certes, un protocole interministériel de lutte contre ce trafic a été signé en 2019, mais les trafiquants adoptent une stratégie de saturation en envoyant des mules en nombre !

Pour prévenir ce phénomène, fait-on tout ce qu’il faut ? Ce n’est pas l’avis des sénateurs qui regrettent l’absence d’un acteur institutionnel désigné, d’une communication adaptée et plus globalement d’une banalisation de ce trafic. Ils proposent donc une réponse articulée en trois axes. Le premier est répressif. Il consiste à traiter la masse des passeurs et à démanteler les réseaux avec des peines « exemplaires et dissuasives ». Pour autant, ils souhaitent une politique de réinsertion efficace. Ainsi, ils recommandent de donner au Service de probation et d’insertion pénitentiaire de la Guyane un rôle de maître d’œuvre, y compris dans l’Hexagone.

Mais surtout, les sénateurs plaident pour un « volet social ambitieux » dans une politique de prévention coordonnée par le préfet et la Collectivité territoriale. Il s’agirait de cibler es familles et leur entourage, les collèges et de l’environnement extra-scolaire et de recourir à la langue bushinengé. Mais encore d’augmenter les crédits de la prévention concernant la formation des jeunes et leur accompagnement socio-professionnel. « Il faut une réponse qui offre un avenir à la jeunesse », a lancé M. Karam.

Enfin, le rapport sénatorial estime que la coopération internationale doit être au cœur du combat en faisant adhérer la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane à la CARICOM et en renforçant la coopération bilatérale avec le Suriname et le Brésil. « Nous sommes à deux heures de vol de la Colombie, poursuit le sénateur Karam. C’est l’image de la France qui est jeu. La solution est entre les mains de ceux qui détiennent le pouvoir régalien ! »

FXG

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 05:59
« Le chlordécone est la plus grande humiliation subie par les Martiniquais depuis l’esclavage »

Francis Affergan, anthropologue français, spécialiste de la Martinique et des cultures créoles, nous propose sa grille de lecture des événements qui secouent la Martinique aujourd’hui autour du chlordécone. Francis Affergan a enseigné la philosophie au lycée Schoelcher dans les années 1970 avant de devenir professeur d’anthropologie à La Sorbonne et conférencier invité à l'Université de Princeton (New-Jersey, U.S.A.). Il a publié entre autres, Martinique : les identités remarquables. Anthropologie d’un terrain revisité (Paris, PUF, 2006), et Le moment critique de l'anthropologie (Paris, Hermann, 2012).

« Le chlordécone est la plus grande humiliation subie par les Martiniquais depuis l’esclavage »

Depuis un an environ, la Martinique est le théâtre d’actions d’une catégorie de la jeunesse qui manifeste devant les supermarchés du groupe GBH. Comment comprenez-vous cela ?

Il y a eu un élément déclencheur, le chlordécone, et à travers lui s’est posée la question du pouvoir. La question du pouvoir et de la souveraineté est traversée par la présence des békés. Je ne crois pas que les jeunes d’aujourd’hui cherchent à se libérer de quelque chose, sauf des békés, sauf du problème qui n’est qu’un symptôme, le chlordécone, comme un exemplaire générique de ce à quoi on est soumis. Comment peut-on empoisonner un peuple en toute impunité ? C’est la question que pose le chlordécone : un peuple dont  la considération de son identité par les pouvoirs publics fait défaut. Cela pose la question du respect, mais également de la justice comme traduction juridique et morale du problème de l’égalité et de l’équité en Martinique — y en a-t-il deux, trois ? « Qui sommes-nous vraiment, demandent ces jeunes, pour être traités comme çà ? » alors que ce sont des citoyens comme les autres. Le « qui » renvoie à mes yeux à la question essentielle, le thème de l’identité.

Vous avez publié en 2006, un ouvrage consacré à la Martinique, Les identités remarquables. On sait ce que ce concept veut dire en mathématiques, mais en anthropologie, comment le cerner ?

La question de l’identité ne se pose pas en Martinique de la même manière qu’en France, ni même dans les minorités aux Etats-Unis. Je pourrais la poser comme Fanon l’a fait en parlant d’aliénation, mais je préfère parler d’auto-domination ou de domination consentie, car le terme d’aliénation est trop connoté par différentes idéologies. Toutes les occasions historiques depuis l’abolition de l’esclavage pour poser sereinement la question de la souveraineté ont été ratées. 1848, raté car ça aurait pu donner une explosion populaire qui aurait posé la question de la souveraineté. 1946, ratage de la part de Césaire, ce n’était ni le premier, ni le seul. Et puis il y a eu 1981 qui aurait pu être une occasion rêvée pour, non pas résoudre, mais poser correctement cette question de souveraineté, c’est-à-dire celle du pouvoir légitime. Césaire manque cette occasion alors que Mitterrand lui ouvre l’histoire… Sans doute à cause de son amour trop contrarié pour la France et les Français. Toutes les occasions ont été manquées. Et qui se sont souvent terminées par des émeutes sanglantes… Aujourd’hui ce qu’il importe de savoir c’est comment le jeune Martiniquais intériorise l’image que les békés et les Français de France se font de lui. Réponse : fort mal, douloureusement, pathologiquement d’où le terme « remarquables » que j’ai accolé. Ce n’est pas une identité tranquille, pas du tout, mais ce n’est pas non plus une identité de guerre. Ce que je veux dire avec les identités remarquables, c’est que ce sont des identités que l’on ne peut réduire à la question de l’identité traditionnelle que l’anthropologie se pose depuis qu’elle existe. J’ai trouvé en Martinique, un pays, une société, une culture qui posent la question de l’identité de manière incroyablement diluée, perverse, biaisée par des moments de traverse où vous avez énormément de mal à répondre à la question. D’autant plus qu’il y a deux sources de questionnement : moi qui me pose la question sur moi, les autres qui posent la question sur moi et le reflet en retour. Ça fait trois « qui », donc il faut répondre trois fois ! C’est ça qu’on appelle pour aller vite cette espèce de stade du miroir, mais déformant. Je me regarde, j’essaie de voir dans le miroir qui je suis et à chaque fois j’ai une autre image de moi. C’est ça, cette aliénation dont parlait Fanon : j’ai un autre moi en moi que je ne connais pas et que parfois je hais, que parfois j’aime. Je le porte en moi ! Voilà pourquoi j’ai appelé ça « remarquable ». L’identité en abîme abyssal en quelque sorte.

Vous soulignez l’absence de toute idéologie dans cette jeunesse...

Cette jeunesse pose la question du politique de manière apolitique. Il n’y a plus  d’idéologie. Ce qui est nouveau, c’est l’abandon  des « ismes ». Un jeune qui a 18 ou 20 ans ne veut plus être soumis à des idéologies qui l’enferment, l’englobent, même si on lui dit que c’est pour son bien. Son bien, il veut le faire lui-même. C’est pourquoi depuis la mort de Césaire et Glissant, il y a un vide intellectuel.

Voulez-vous dire que c’est aussi la fin du césairisme ?

Non seulement la fin du césairisme, mais je crois aussi la fin du glissantisme.

Mais Glissant pose la question de l’identité plurielle, composite ?

Glissant a posé la question de manière confuse. Pourquoi la théorie du rhizome, concept emprunté à Deleuze, nous libèrerait mieux et plus que l’autre conception de l’identité qu’on possédait auparavant, c’est-à-dire une racine et une seule ? Avec le rhizome, vous en avez trois, dix, mille ! Avec autant de racines rhizomiques flottantes, ne va-t-on pas bloquer la réponse au « qui » ? Glissant dit qu’on se libèrera le jour où l’on aura compris qu’on n’a pas qu’une seule origine et qu’il faut lutter pour conserver la multiplicité de nos origines. Or rien ne nous garantit que la conception rhizomique de l’identité nous libèrera.

Le 22 mai, ce sont ces images de jeunes femmes qui renversent la statue de Schoelcher et l’apparition d’un groupe qui s’appelle Action, Réaction…

C’est le passage à l’acte. Schoelcher libère et il ne libère pas, il écrit des statuts sur l’abolition et en même temps il dit qu’il faut indemniser les maîtres. C’est cette ambigüité et cette duperie qui sont ainsi condamnées. Ce n’est pas une statue de béké, mais à leurs yeux, elle est liée aux békés. Ils s’en prennent à Schoelcher parce que c’est un « traitre ». Il a pris en main son destin de « Blanc » (vocabulaire coloriste que je n’assume évidemment pas), celui d’avoir le pouvoir et de réprimer. Ces jeunes considèrent que même l’histoire soi-disant libératrice les a trahis ! D’où l’énervement sur sa tête… Le schoelchérisme est à leurs yeux une idéologie lâche. Je précise que  mon analyse ne vise pas à cautionner quoi que ce soit, et surtout pas le déboulonnage des statues, mais à tenter d’expliquer et de comprendre le plus objectivement possible.

Ce mouvement est apparu en même temps que le morceau de Neg Lyrical, « Brilé Békéland » qu’on a entendu dans certains de ces rassemblements. Qu’en pensez-vous ?

Ils n’ont peur ni de la mort, ni des békés, ni de la France contrairement à la jeunesse d’il y a 40 ou 50 ans. La question de l’assimilation ne se pose plus comme avant. Aujourd’hui, les jeunes sont indifférents, mais ils posent malgré tout la question de savoir qui décide ici (où l’on retrouve le sens de cette identité démultipliée). Ces jeunes, en agissant ainsi, disent qu’en Martinique, culturellement, ils ont pris le pouvoir. Economiquement, les békés sont bien les dominants, mais culturellement, ils ne le sont pas. Culturellement, le peuple martiniquais a pris le pouvoir. Et ce d’autant plus que  le terme, tant utilisé aujourd’hui à tort et à travers, de « domination » est très relatif et dépend du contexte et  de ceux qui l’utilisent. Détenir les terres est une forme de domination, mais jouer du tambour ou parier au pitt aussi.

Ces personnes se filment à l’action et semblent ne pas redouter la justice, comment expliquez-vous cela ?

Ils veulent être devant la justice pour s’expliquer car, enfin, ils auront une tribune. Autrement, où est la tribune d’où ils pourront dire que cette affaire de plainte pour empoisonnement dure depuis quinze ans ? Pour dire qu’ils se sentent humiliés, qu’ils déplorent des morts et des malades et surtout protester de ne pas avoir été écoutés. Alors, pour que la justice les entende, ils commettent un acte illégal. Ils veulent un procès, ils veulent parler devant les juges, devant la France. Sinon, on ne verrait pas autant de jeunes devant le palais de justice à chaque fois qu’il y a un procès ! Ils sont nombreux et  n’hésitent pas à affronter les forces de l’ordre. Il y a du sang. C’est très intéressant le symbole du sang parce que les gardes mobiles montrent leur obsession du sang qu’il faut absolument nettoyer… Par ce geste, qu’on a vu sur les réseaux sociaux, la police montre qu’il y a quelque chose à nettoyer, à assainir peut-être. Quoi ? Telle est la question.

C’est le syndrome de décembre 1959 ?

Et de février 1974 avec l’affaire  Ilmany à Basse-Pointe… On a tiré sur les  manifestants  comme à la chasse. Choses que l’on ne fait plus depuis. Cependant l’institution judiciaire dépayse toujours les procès pour n’avoir personne dans la rue… On a vu cette image extraordinaire du point de vue culturel du garde mobile qui casse le tambour… En est-il conscient ? Je n’en sais rien, mais il casse le tambour en mille morceaux avec un acharnement inouï… Qu’est-il en train de casser ? L’identité de la Martinique, ou ce qu’il croit être l’identité de la Martinique ? Sa culture ? Son existence historique même ?

Revenons à la question du pouvoir. Quelle est la revendication de ces jeunes ?

C’est une question de souveraineté légitime. Que peut-on faire chez nous pour nous ? Les décisions peuvent-elles être prises de manière autonome ? Nous qui avons décidé de poursuivre en justice dans le dossier du chlordécone, peut-on se poser la question de savoir pourquoi on agit pour nous ? Pourquoi d’autres agissent pour nous ? C’est non seulement la question de la délégation qui est posée, mais aussi et surtout, la question de l’auteur du processus qui aboutit à poser le problème de la souveraineté. Dans le même temps où ces jeunes demandent des comptes à la justice, ils lui dénient en quelque sorte la capacité de parler pour eux.

Pourquoi dîtes-vous que le chlorecécone est un symptôme ?

C’est un symptôme et un  emblème. Cette affaire révèle que du point de vue du droit naturel et du droit positif, les Martiniquais ne  sont pas encore des citoyens à part entière. La vie est un droit de nature, une créance imprescriptible dans le droit positif. Quand le chlordécone arrive, il intervient dans la négation du premier de nos droits, la vie. Et la France n’a pas l’air de vouloir traiter le problème même si le président de la République a reconnu la responsabilité de l’Etat. Or, si on compare avec les grands scandales, le sang contaminé, l’amiante, la vache folle… Tous ont eu droit à un procès, au moins à une enquête à charge et à décharge par un juge d’instruction. Certains ont été condamnés, pas tous, mais là depuis quatorze ans, il y a bien une instruction, mais  elle n’avance pas! Et que disent les jeunes ? « Nous sommes privés du premier droit de tous les droits de l’Homme, le droit à la vie et à la santé. » Le chlordécone est la plus grande humiliation subie par les Martiniquais depuis l’esclavage, parce qu’il est sinueux et à bas bruit, et ne relève pas du coup de tonnerre brutal. L’énervement vient de là et du jeu pervers qui se joue entre les békés et le pouvoir, quelle que soit  l’orientation politique de ce dernier.

Propos recueillis par FXG

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 07:40
Le palais d'Iéna à Paris, siège du CESE

Le palais d'Iéna à Paris, siège du CESE

Réforme du CESE : quelle place pour les Outre-mer ?

L’examen de la réforme du Conseil économique, social et environnemental a démarré mercredi devant la commission des lois de l’Assemblée nationale. Cette réforme voulue par le président Macron se présente sous la forme d’une loi organique défendue par le Garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti. Elle prévoit la diminution d’un quart du nombre de ses membres et de la refonte de leurs catégories tel qu'ils prévus par l’article 7 de la loi en vigueur. Ainsi de 223 membres, il passerait à 175. Cela proviendrait d’abord de la suppression des quarante personnalités qualifiées des différents pôles.

La nouvelle version du texte qui sera débattu dans l’hémicycle de l’Assemblée mercredi 16 septembre ne fait plus mention des onze représentants des activités économiques et sociales des départements et régions et collectivités territoriales d'outre-mer.

Aujourd’hui, ces représentants sont rassemblés d’une part au sein d’une délégation Outre-mer, mais également au sein d’un groupe dit de l’Outre-mer. Ce dernier, présidé par Inès Bouchaut-Choisy, directrice du Comité du tourisme de Saint-Barthélemy, rassemble les représentants des activités économiques et sociales des départements et régions d’Outre-mer, à l’instar de Philippe Edmond-Mariette pour la Martinique et Joël Lobeau pour la Guadeloupe. La délégation Outre-mer du CESE est plus large. Elle comporte 30 membres, leur mission est de publier des études dédiées à l'Outre-mer et d'enrichir les travaux des différentes formations de travail du CESE. Elle est présidée par le chef d’entreprise guyanais et ancien sénateur Jean-Etienne Antoinette.

Par ailleurs, le texte en examen prévoirait aussi la mise sous tutelle des Conseils économiques, sociaux et environnementaux des Collectivités d’Outre-mer par les conseillers nationaux du palais d’Iéna.

FXG

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5 septembre 2020 6 05 /09 /septembre /2020 06:19
Les pensées de Gramsci du Sud pour le monde

L’éditeur Jean-Benoît Desnel, spécialisé dans les essais historiques, publie sous le titre Retour d’une pensée du Sud pour le Monde, une plongée dans la réflexion du marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) à travers des textes choisis, traduits et complétés par des contributions d’intellectuels dont Philippe Pierre-Charles, avec une postface de François Vergès, l’un de fers de lance de la pensée décoloniale. Entretien avec l’éditeur.

« Prenons garde que les militants décoloniaux ne finissent armés de kalashnikov »

Pourquoi un éditeur martiniquais republie-t-il Gramsci aujourd’hui ?

C’est en travaillant sur l’ouvrage Lénine, paru il y a maintenant deux ans, que les textes de Gramsci ont refait surface. Les notions de philosophie de la praxis, d’hégémonie culturelle (ce moyen de faire souscrire les classes populaires à l’idéologie des classes dirigeantes) et enfin de la culture liée « organiquement » au pouvoir dominant. Gramsci définit un intellectuel organique comme celui qui prend part à la dynamique de l ‘histoire avec un grand H, par son engagement au sein de la société à travers une association politique ou syndicale, mais qui oublie son rôle de conscientisation des masses pour rester au service d’une pensée unique. Ceci fait dire à Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais plutôt par ceux qui les regardent sans rien faire. » Gramsci invite l’intellectuel, dans ses Cahiers de prison, à sortir de la sphère de la pensée unique dominante portée par la force des médias, des manuels scolaires, etc…

Ce message du Sud au monde peut-il être considéré aussi comme celui des peuples antillais ?

L’actualité sociale et politique aux Antilles (et plus particulièrement en Martinique), au fur à mesure que j’avançais dans la construction du livre en recevant les contributions de sociologues, politologues, psychologues et universitaires, m’a conforté dans l’idée que le contenu de cet ouvrage sur Gramsci ferait sens aujourd’hui, à la fois pour comprendre les turbulences du monde et pouvoir y chercher les réponses qui s’y trouvent. Les « postcolonial studies » et aujourd’hui en France le « mouvement des décoloniaux » reprennent chacun les idées d’Edward Saïd, auteur de l’ouvrage mondialement connu : L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. D’un bout à l’autre de la planète, les idées de l’intellectuel italien sont développées dans ces études postcoloniales. Ces subaltern studies posent un nouveau regard sur la façon pour nous d’aborder la philosophie et la lecture de l’histoire à travers un prisme qui ne soit pas uniquement celui de l’Occident, avec pour perspective, corriger l’absence de certains groupes sociaux de l’histoire « officielle », ici comme ailleurs. Lire ou relire Gramsci au 21ième siècle, c’est ouvrir le débat sur ce sujet et d’autres aussi importants comme celui des inégalités sociales ou du malheur de tous ces damnés de la terre, d’après Frantz Fanon, ce grand penseur martiniquais de l’anticolonialisme.

Gramsci n’est qu’il qu’un communiste ou sa pensée était-elle déjà  glissantienne ?

Pour citer un universitaire martiniquais, chercheur indépendant, intellectuel engagé, Ali Babar Kenjah, « la pensée de Glissant nous aura donné des outils pour repenser l’identité », mais j’ajouterai que l’insurrection de l’imaginaire nous renvoie à chaque fois à Gramsci : « On ne pourra pas changer la société si on ne change pas la manière dont on la perçoit et dont on la vit. » Le même Gramsci disait : « L’hégémonie culturelle précède l’hégémonie politique. » Prenons garde que dans ces mouvements de déconstruction, issus de la frustration due au sentiment de domination et au racisme, les militants ne finissent par mimétisme armés de kalachnikov. Une voie qu’il serait préférable d’éviter… C’est cela aussi que traduisent les déboulonnages et autres actes de vandalisme que nous avons récemment vécus aux Antilles et Guyane.

Propos recueillis par FXG

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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 09:02
Le directeur de cabinet du ministre des Outre-mer entouré de deux conseillers

Le directeur de cabinet du ministre des Outre-mer entouré de deux conseillers

Plan de relance : 1,5 milliards pour les Outre-mer

Le plan de relance national qui va être exposé ce jeudi au conseil des ministres, consiste en une enveloppe de 100 milliards destinée à compenser la perte de 4 % du produit intérieur brut à la suite de la crise sanitaire. Ce plan doit s’exercer en 2021 et 2022. L’Outre-mer y aura sa part : 1,5 milliards qui constituent une enveloppe dédiée et fléchée dans cinq principaux domaines. Le premier, c’est le social. Sur les 15 milliards au plan national, le ministère des Outre-mer table sur 5 à 600 millions pour le soutien à l’emploi-formation et les « parcours emploi compétitivité » (PEC qui ont remplacé les contrats aidés). Au niveau national, il y en aura 60 000 marchands et autant non marchands. La clé de répartition n’est pas encore connue, mais c’est la Réunion qui devrait en récupérer le plus. Le deuxième domaine est celui de l’adduction, des réseaux et de l’assainissement de l’eau. En tout, ce sera 50 millions (dont la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane devrait largement bénéficier). Viennent ensuite 50 millions d’euros pour la mise aux normes des bâtiments publics dans le cadre du plan séisme Antilles. Seuls 20 à 30 % des élèves sont dans un bâtiment sécurisé aux Antilles ! Le quatrième domaine de ce plan concerne la transformation de l’agriculture. L’Etat débloque une rallonge de crédits de 80 millions, soit 10 % de l’enveloppe agricole nationale. En vue : la modernisation des abattoirs, le remplacement de la canne à sucre par la canne fibre et le renouvellement des agro-équipements. L’objectif est de parvenir d’ici 2030 à l’autonomie alimentaire des territoires telle que promise par le président Macron lorsqu’il s’est rendu à la Réunion.

Un peu à l’encontre du discours de « verdissement de l’économie », le gouvernement entend encore financer les infrastructures routières notamment en Guyane et à la Réunion (engluée dans son pharamineux chantier de la route du littoral). Le montant de l’enveloppe dédiée aux Outre-mer n’est pas encore consolidé, mais l’enveloppe globale se chiffre à 250 millions.

Par ailleurs, l’Etat veut accompagner les collectivités. Ainsi, il met 50 millions pour les opérations « Action Cœur de ville » et la réhabilitation des petites collectivités. Il débloque encore 250 millions de garantie des recettes fiscales non perçues par les collectivités du fait de la Covid19.

Durant les deux ans que prévoit ce plan de relance, le Premier ministre veut réunir chaque deux mois une réunion interministérielle pour vérifier l’état des dépenses. Les fonds seront fongibles, annonce le gouvernement. Ce qui veut dire que les territoires qui dépenseront bien pourront dépenser plus par rapport aux territoires où les choses n’avanceraient pas. Car ce plan doit être décliné localement, territoire par territoire. Ceci étant, les territoires d’Outre-mer restent éligibles au reste de l’enveloppe de 100 milliards du fonds de relance à partir du moment où ils répondront aux divers appels à projets, notamment en matière de déchets ou de transport. Enfin, en dehors des mesures financières, le gouvernement annonce sa volonté d’assouplissement en matière de normes, comme c’est déjà le cas pour certaines modalités d’accès aux marchés publics.

FXG

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 07:20
Césaire et Sarkozy

Les mémoires antillaises de Nicolas Sarkozy

L’ancien président de la République a sorti en juillet dernier, aux éditions de l’Observatoire, le premier tome de ses mémoires de chef d’Etat, Le temps des tempêtes. Un peu plus de cinq pages y sont consacrées aux Antilles, enfin à Aimé Césaire.

« J’appris le décès d’Aimé Césaire alors que je me trouvais à Paris. Je savais que la nouvelle serait ressentie comme un choc dans toutes les Antilles françaises et notamment en Martinique. » Ainsi débute le passage que Nicolas Sarkozy consacre dans son ouvrage tout juste sorti, « Le temps des tempêtes » au Nègre fondamental. « J’ai immédiatement pensé à en faire un événement national. » En un peu plus de cinq pages, l’ancien président de la République revient sur sa relation avec l’ancien député maire de Fort-de-France dont il avoue lui-même qu’elle avait mal commencé… « En 2005, alors que j’étais ministre de l’Intérieur, il avait refusé de me rencontrer par la faute d’une loi dont un article évoquait, à la suite d’un amendement parlementaire, le rôle positif de la présence française outre‐mer. » Nicolas Sarkozy parle alors d’une « balle perdue » dont il avait été le destinataire, « une occasion manquée, mais qui n’avait laissé aucune trace de mon côté, comme du sien ». Quitte à s’arranger un peu avec l’histoire puisqu’il indique que dès l’année suivante, Aimé Césaire l’avait reçu chez lui… En fait la rencontre a eu lieu devant une myriade de journalistes tous entassés dans le bureau de Césaire, dans l’ancienne mairie de Fort-de-France. « Je l’admirais et lui savais gré de ne jamais avoir voulu de l’indépendance pour la Martinique, dont il disait qu’elle serait un déchirement et même une tragédie ! »

Le discours de Dakar

A sa mort, le président décide de lui offrir des obsèques nationales « qui n’avaient jusqu’à présent été accordées que pour trois écrivains : Victor Hugo, Paul Valéry et Colette ». Nicolas Sarkozy raconte alors la cérémonie dans le grand stade de Fort‐de‐France : « Je retrouvai à cette occasion Ségolène Royal, qui était en proie à une grande agitation et qui, s’adressant à moi, me dit sur ce ton péremptoire qui la rend si « sympathique » : « N’êtes‐vous pas choqué, Monsieur le Président, que le préfet soit habillé en blanc pour une cérémonie d’enterrement ? » « Madame, sans doute l’ignorez‐vous, mais le blanc est l’une des couleurs du deuil en Martinique ! » Le passage s’achève par la panthéonisation de Césaire dont l’ancien président dit : « J’étais apaisé d’avoir pu mener à bien ce projet qui n’était rien de moins qu’un acte puissant d’unité nationale. » Mais surtout, il souligne que Césaire n’a pas protesté quand, à Dakar en 2007, il prononce cette phrase : « L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire ». Sentence dont, de l’aveu même de Nicolas Sarkozy, il dit avoir souffert tout en rappelant : « Au premier Congrès international des écrivains et artistes noirs, (Césaire) martela ce cri : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire. »

Le tome 1 de ses mémoires s’arrête avant la crise de 2009 aux Antilles.

FXG

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 07:19
Jean-Pierre Versini-Campinchi

Jean-Pierre Versini-Campinchi

L’identité antillaise de l’avocat Versini-Campinchi

Jean-Pierre Versini Campinchi, le célèbre avocat parisien (affaires Urba, Angolagate, Buffalo grill) sort le 24 septembre aux éditions du Cerf une autobiographie intitulée Papiers d’identités dans laquelle il revient sur ses doubles racines insulaires, la Corse et les Antilles. Focus sur ses racines antillaises.

C’est de sa mère, Marcelle Attuly, que Jean-Pierre Versini-Campinchi tient son antillanité. L’histoire démarre au XIXe siècle avec Pierre Jean Baptiste Agricole, né libre en 1804, en Guadeloupe. Son fils, Eugène Agricole, natif de Morne-à-Vache au Sud de la Basse-Terre en Guadeloupe en 1834, s’éteint en 1901 après avoir été président du Conseil général de la Martinique et maire de Sainte-Marie. Eugène a eu un fils, Pierre qui épouse Eléonore Hayot. « Il a la peau de Louis Armstrong ou de Morgan Freeman, écrit l’avocat, sa femme, celle de Joséphine Baker. » Pierre Agricole arrive à Toulouse en bachelier et s’inscrit en fac de médecine. A défaut de pouvoir s’installer en Martinique, l’administration l’envoie à Ambleny, canton de Vic-sur- Aisne, arrondissement de Soissons, à cent kilomètres de Paris. C’est dans ce petit village, chez le docteur Agricole que débarquent de jeunes étudiants antillais, tel Robert Attuly, le grand-père maternel de l’auteur. Juge suppléant à Saint-Louis du Sénégal, il vient de faire deux filles à une jeune avocate, Gabrielle Crofils, qu’il a rencontrée à Paris et qui est martiniquaise. Les filles, Rolande et Marcelle, sont nées dans la maison du Dr Agricole à Ambleny. « Marcelle a eu une très grande importance pour moi : c’est ma mère. » En 1917, alors que Robert est mobilisé en Afrique occidentale française, son épouse meurt de la tuberculose. « Rolande et Marcelle, orphelines de six et cinq ans, vont rester les enfants de Tonton et Éléonore Agricole. » A la fin de la guerre, Robert emmène ses filles à la Martinique. Il en ramène sa seconde épouse, Victoire Yang-Ting, la « maman Vivi » de l’auteur. Robert Attuly a été « nommé président de la cour d’appel de Dakar par le Front populaire, procureur général par Pétain, conseiller à la Cour de cassation par De Gaulle. »

Les Yang Ting, l'abolition et les békés

Jean-Pierre Versini-Campinchi naît le 11 novembre 1939 dans la maison de tonton Agricole. A 15 mois, on l’envoie rejoindre son grand-père à Dakar où maman Vivi lui sert de mère. Son père, Louis Yang-Ting, était un commerçant Chinois arrivé avec son père, médecin de Canton. Jean-Pierre Versini-Campinchi revient sur cette immigration : « Les békés, propriétaires des champs de canne à sucre et des plantations de bananiers, ont bien été obligés d’importer une main-d’œuvre rémunérée, faiblement, mais rémunérée tout de même, le jour où leurs anciens esclaves noirs ont déposé coupe-coupe et bêche et se sont mis à ne travailler que quand ils le voulaient bien. Tout cela à cause de l’abolition de l’esclavage en avril 1848, qui a fait entrer Victor Schœlcher au Panthéon à côté de son contemporain et ami Victor Hugo. C’est pourquoi le gouvernement a fait venir des travailleurs émigrés, beaucoup du sud de l’Inde, un peu de Chine. »

Louis Yang-Ting est arrivé à la Martinique à l’âge de quatre ans et a reconnu « pas loin de trente enfants » dont six sont morts à Saint-Pierre le jour de l’éruption de la montagne Pelée en 1902. « Deux de ses enfants, dès avant 1914, avaient réussi à poursuivre des études supérieures en France, l’un était docteur en pharmacie, l’autre agrégé d’anglais. »

Finotte, la pianiste de Stellio

Dans la vie du petit Jean-Pierre, il y a encore la sœur de son grand-père Robert, Agnès, dite Finotte. Elle a été la pianiste de l’orchestre d’Alexandre Stellio. « Après une courte recherche sur le web, en tapant « Attuly », j’ai trouvé un morceau de biguine joué par Finotte vers 1932 et qui s’intitule Finotte ! » Cette femme a vécu une déchirure quand sa mère Marcelline, l’arrière-grand-mère de l’auteur, a empêché sa fille d’épouser « un des plus brillants descendants de la traite négrière aux Antilles françaises, (…) centralien ou polytechnicien devenu ingénieur du génie civil (…),  l’un des concepteurs de l’aérodrome du Bourget. Mais il était noir. (…) Il allait la faire retomber dans la noirceur... Le poids de l’aliénation de l’esclavage ! »

L’auteur n’est allé à la Martinique qu’une fois, en 1946 dans la « magnifique maison style colonial des Yang-Ting au pont de Chaînes dans les faubourgs de Fort-de-France ». Il pose alors ce qu’il appelle sa « question noire », et y répond très vite : « Je ne peux pas me rappeler une humiliation raciste subie par ma famille. Jamais victime de discrimination raciale, ce grand- père maternel « assimilé gaulois », n’a pourtant jamais renié ni même oublié ses origines. » C’est en effet le premier président du Comité d’action sociale en faveur des originaires des départements d’outre-mer, le CASODOM. « Il est en partie à l’origine de l’arrivée en France de beaucoup d’agents de police, d’infirmiers, d’infirmières, de postiers et de quantité de petits fonctionnaires qui ont curieusement succédé aux Corses de l’avant-guerre. »

Des Gaulois comme les autres

L’avocat prend le temps dans cette autobiographie de dénoncer l’absence de Noirs dans les pays arables malgré la réalité de la traite négrière arabo-musulmane : « Je fais cette digression, écrit-il, parce que je ne supporte pas cette exigence de repentance que tentent d’imposer en France certains de mes compatriotes intellectuels antillais, qui voudraient jusqu’à déboulonner la statue de ce brave Colbert et débaptiser certaines de nos rues sans jamais même se poser la question de ce qui s’est produit pendant beaucoup plus longtemps, juste à côté, à l’est de l’Afrique. » Il ajoute, précisant que c’est une « boutade de dernier degré » : « Bienheureux je suis qu’un de mes aïeux ait été déporté à la Martinique, faute de quoi, peut-être, mes petits enfants seraient en train d’essayer d’éviter, présentement, de se noyer dans la mer Méditerranée. » Jean-Pierre Versini-Campinchi signale que ses ancêtres n’étaient pas seulement intégrés, mais complètement assimilés. Selon lui, « l’humiliation non exprimée des Antillais ne procède pas d’une discrimination des Gaulois à leur égard, mais d’une confusion que font ces derniers entre les noirs d’Afrique et les Antillais. » Il ajoute : « En France, la discrimination par la seule couleur de peau s’est faite lentement et a fini par rejeter une partie de notre population des Amériques et de l’océan Indien vers la négritude chère à Aimé Césaire. C’est un drame sourd et aveugle qui ramène les Antillais à leur seule couleur de peau et les en rend captifs, engloutis qu’ils sont dans la blackitude. Alors, soit ils parviennent à être des Gaulois comme les autres, soit ils sont engloutis, certainement malgré eux, par la communauté africaine. » Et il conclut : « Les Antillais sont des Gaulois de la couleur café à la couleur vanille en passant par l’ébène, l’acajou, le miel, le caramel et bien d’autres nuances. » Et pourtant, il admet que « les Antillais sont devenus invisibles, comme en marge de la communauté nationale ».

FXG

Papiers d’identités, éditions du Cerf, 312 pages, 22 euros

« Certains de mes compatriotes intellectuels antillais voudraient déboulonner la statue de ce brave Colbert. »

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 09:03
Un CHU pour la Guyane

Un CHU en 2024 ?

Pour résoudre la question de l’offre de soin en Guyane, nos élus ont obtenu la création d’une mission d’inspection qui doit aboutir à la création d’un CHU d’ici 2024.

« On a posé les bases d’un CHU en Guyane », a déclaré le professeur Olivier Hermine, hématologue à l’hôpital Necker à Paris et conseiller de la CTG. Il faisait partie de la délégation d’élus reçue jeudi à Paris au ministère des Outre-mer. En juillet dernier, ils avaient déjà obtenu la création d’une mission pluridisciplinaire composée des inspections générales des affaires sociales, de l’administration et de l’enseignement supérieur et de la recherche. Cette fois, ils sont venus établir son cahier des charges et son calendrier. Dès la semaine prochaine, les premières auditions à distance vont démarrer en Guyane, mais également dans l’Hexagone avec les CHU et universités liées par convention à l’université de la Guyane. Fin septembre, début octobre au plus tard, la mission sera sur place et son rapport devra être livré à la mi-décembre. A travers la création relativement rapide du CHU, l’enjeu est d’améliorer l’offre de soin en faisant évoluer la qualité de l’enseignement et de la recherche pour rendre la Guyane attractive pour que des médecins viennent y former les étudiants. Le professeur Hermine estime que quelques axes forts de recherche comme la diabétologie, la drépanocytose ou les maladies tropicales infectieuses, devraient permettre de démarrer assez vite le CHU. Car il ne s’agit pas de calquer son modèle sur l’existant, mais de tenir compte des spécificités du pays, même si toutes spécialités ne sont pas encore réunies. Si la semaine dernière au campus de Troubiran, un bâtiment de recherche a été inauguré, un autre dédié à la recherche clinique devrait être achevé dans l’enceinte du CHAR fin 2021. La présence du CHU sur l'ensemble du territoire a également été abordée. Des postes de médecins du CHU pourraient ainsi être répartis dans les différents centres de soin. Pour autant, il ne serait pas question d'intégrer l'hôpital de l'Ouest guyanais dans la future structure.

A partir de là, Rodolphe Alexandre évoque un délai de trois ans. « C’est brique par brique que nous allons créer ce CHU », a-t-il déclaré à la sortie du ministère. Quant au ministre des Outre-mer, il a confirmé que la mission pluridisciplinaire était une mission « opérationnelle » même si « ce « projet est redoutablement complexe ». Rodolphe Alexandre, les sénateurs Patient et Karam et le député Lénaïck Adam (Gabriel Serville et David Riché se sont fait excuser) veulent en tout cas y croire : « La parole a été donnée, a résumé le président Alexandre, la confiance a été rétablie. Maintenant, il faut laisser un peu de temps à la mission. »

FXG

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