Quand la France saignait Haïti
La dette haïtienne : deux-cents ans et 21 milliards d'euros
Le président Macron et la Fondation pour la mémoire de l'esclavage (FME) ont entamé jeudi 17 avril — à l'occasion du bicentenaire de l'indemnité exigée par la France de Charles X contre la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti — un travail mémoriel qui semble encore écarter toute réparation financière.
Injustice est le mot qui résume le mieux la tragédie collective subie par la République d'Haïti, entraînée à l'occasion de sa libération de l'esclavage (1791) de son indépendance (1804), dans une spirale de pauvreté et de mal-développement qui se poursuit encore aujourd'hui.
En 1825, malgré les victoires militaires, une indemnité faramineuse est imposée à la première République noire par son ancien colonisateur. Dans une note rédigée par un conseil scientifique comptant notamment les historiennes Mathilde Ackermann-Koenigs et Myriam Cottias, la Fondation pour la mémoire de l'esclavage (FME) détaille comment « la France a obligé pendant plus de soixante ans les descendants des anciens esclaves devenus libres à indemniser les ayants-droits de leurs anciens maîtres qu’ils avaient vaincus et chassés de la colonie. »
Dans un communiqué, publié le jour même de ce drôle de bicentenaire, Emmanuel Macron a annoncé la création « d'une commission mixte franco-haïtienne chargée d’examiner notre passé commun et d’en éclairer toutes les dimensions ». La présidence n'écarte pas la piste de réparations financières mais en repousse l'échéance, si elle devait advenir. Pshittt ! « Une fois ce travail nécessaire et indispensable accompli, [la] commission proposera aux deux gouvernements des recommandations afin d’en tirer les enseignements et construire un avenir plus apaisé », écrit Emmanuel Macron. Re Pshittt !
"Restituer, c'est re connaître"
Le communiqué présidentiel a néanmoins été plutôt bien accueilli par les hôtes de la FME, organisatrice des célébrations du « Bicentenaire de la dette d'Haïti », aux Archives nationales. « Je prends acte de la volonté des hautes autorités françaises de faire vivre la mémoire de l'esclavage, s'est réjoui le chargé d'affaires d'Haïti en France, Louino Volcy. L'annonce de la création d'une commission mixte représente l'intégration des questions mémorielles dans la relation bilatérale. Si on ne peut changer l'histoire, on peut la réparer. »
Jean-Marc Ayrault, président dela FME, a lui aussi salué l'initiative élyséenne. « C'est une première étape, nécessaire pour Haïti. Ce n'est qu'un début ! Cette démarche engagera la France, j'en suis convaincu, sur le chemin de la réparation. »
Réparation, restitution, ces sujets ne pourront pas être évités par la future commission. L'historienne Mathilde Ackermann-Koenigs anticipe des difficultés. « L'attente haïtienne sera déçue : c'est de l'argent qui est attendu. Restituer, ce serait reconnaître. Il y a différentes formes de reconnaissance et de restitutions possibles. Cela pourrait passer par de l'humanitaire, par un soutien aux écoles... L'État haïtien a eu du mal à se développer à cause de cette indemnité et le poids de cette double dette qui a été infligée à Haïti est encore sensible aujourd'hui. »
FA Paris
La grande déception de Solidarité Haïti
Ils ont cru jusqu'au bout qu'Emmanuel Macron allait annoncer une nouvelle fracassante sur le plan des réparations : Mackendie Toupuissant et Ornella Brasceci, représentants de la plateforme Solidarité Haïti, un collectif d'ONG humanitaires, ont été déçus du communiqué de l'Élysée. Ils n'ont pas hésité à le faire savoir. « Une dépêche AFP laissait entendre que les choses allaient dans le bon sens mais nous voulons dire notre grande déception », ont-ils affirmé sur la scène des célébrations du bicentenaire. « La situation en Haïti ne peut pas attendre les résultats du travail d'une commission, d'autant que la situation est déjà très bien documentée. Il faut aller vite et mettre en place un processus de réparation. La plateforme Solidarité Haïti restera mobilisée. Il s'agit de rappeler que ce jour n'est pas que l'anniversaire de la rançon. »
Une « double dette » remboursée jusqu'en 1952
Dès l'année 1825, sous pression pour payer l'énorme compensation de 125 millions de francs-or (une année de revenus de la colonie) et indemniser les colons, le gouvernement de Haïti contracte une dette auprès de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), à Paris. Ce prêt, consenti à un taux de 6%, ne sera clôturé définitivement qu'en 1924. Pendant cent ans, la CDC a reversé le trop-perçu de l’indemnité au Trésor public français. L'ensemble indemnité-prêt n'a été purgé qu'en 1952. C'est cela qui constitue ce que les contemporains puis les historiens ont appelé « la double dette » d'Haïti dont le montant atteint le niveau stratosphérique, selon les estimations, de 21 à 100 milliards d'euros actuels. Les détails financiers et historiques de la « double dette » sont accessibles gratuitement grâce une « note explicative » de 25 pages sur le site internet de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage.
La tour Eiffel financée par Haïti
À la fin du XIXe siècle, le Crédit Industriel et Commercial rapatrie les revenus de la jeune banque nationale haïtienne vers la France. Ces capitaux, destinés à soulager la dette haïtienne, sont détournés pour financer des projets en France, dont la construction de la tour Eiffel.